Trouver
l'équilibre herméneutique
Jacques
Daignault, Ph.D.
On peut dire des quatre
textes qu'on va lire qu'ils constituent des tentatives
d'objectivation d'un parcours personnel, tournée vers
une intelligibilité dont la qualité et la rigueur satisfont
les exigences d'une publication universitaire. Les textes
de Martin Cormier, Diane Léger et Sylvie Morais sont
tirées de leur mémoire de maîtrise et le texte de Jeanne-Marie
Rugira est tiré de sa thèse de doctorat.
Chacun de ces textes
illustre à sa manière une pratique du récit de vie comme
« méthode » de recherche apparentée à l'herméneutique
et dont le projet serait l'objectivation.
***
L'objectivation est
une visée, un mouvement vers l'idée au sens de Kant :
un horizon du concept. Ses conclusions sont toujours
provisoires.
L'objectivation
commence par l'effort de nommer. Puis, empruntant un
mouvement spiralé ascendant, elle fait, dans un processus
d'intelligibilité, lever la réflexion aussi haut que
possible. Les cercles parcourus sont de plus en plus
larges. Le processus recueille ainsi de plus en plus
de symboles dont l'intégration assure à l'expression
du mouvement une plus grande communicabilité. Le niveau
d'intelligibilité est souvent en équation avec le degré
d'élaboration, dont les marques supérieures sont les
plus complexes et les plus difficiles à atteindre au
plan intellectuel.
Les
philosophes les plus puissants - par exemple Heidegger
- parcourent à des vitesses hallucinantes plusieurs
couches et une très large étendue de la culture «universelle».
Ça donne des oeuvres remarquables d'intelligibilité
et d'un niveau de complexité très élevé. Ce sont des
oeuvres hautement élaborées.
Par
contre, les philosophes qui les signent ne sont pas
forcément, au plan personnel, à la hauteur de leur texte.
Les aléas de la vie ne suivent pas nécessairement le
même chemin. Il n'est donc pas impensable qu'un être
méchant, irresponsable et non repentant puisse écrire
une oeuvre géniale de culture. Et ce ne serait pas forcément
contradictoire qu'une personne, dont l'intention soit
de s'éduquer au bien, s'appuie en toute confiance sur
l'oeuvre géniale d'un être dépravé. On est plusieurs
à connaître le merveilleux éducateur canado-japonais
qu'est Ted Aoki; je l'ai entendu raconter, un jour au
Bergamo Conference (c'était en 1983 ou 1984) qu'il avait réussi à se réconcilier avec ses
geôliers canadiens il avait été mis dans un camp d'isolement
avec des milliers d'autres japonais en résidence au
Canada pendant la seconde guerre mondiale il avait
réussi à trouver la paix en lisant Heidegger en toute
connaissance de cause: il savait déjà qu'Heidegger avait
été membre du parti nazi. Quand bien même il aurait
été sympathisant nazi ce qui n'a pas été clairement
démontré Heidegger aurait donc laissé une oeuvre bonne.
On
peut l'expliquer un peu. Il arrive que la vitesse et
l'amplitude du mouvement de spirale ascendant soient
accélérés par un immense talent et deviennent excessifs
en comparaison d'un mouvement contraire également
lié au processus herméneutique visant l'approfondissement
pour soi, et à «l'intérieur» de soi, du sens de sa vie.
Le processus d'objectivation décroche de sa référence
personnelle et trouve, dans l'abstraction, des moyens
d'élaboration nettement plus avancés et sophistiqués
que dans les couches plus concrètes de la réflexion.
Ça arrive, et c'est un plus pour la culture.
On
notera au passage que le point de départ du processus
herméneutique peut se trouver déjà dans l'abstraction.
C'est souvent le cas dans les travaux de philosophie.
Le motif n'étant pas, dans ces cas-là, la formation
ou l'approfondissement personnels, on ne dira pas que
le cercle décroche dans l'abstraction; on dira seulement
qu'il s'y installe d'entrée de jeu. Sans référence et
sans prétention au plan personnel.
Il
arrive par contre que le processus herméneutique prenne
racine dans une crise personnelle - quand la peine ou
l'indignation sont trop fortes, et qu'on décide de s'occuper
de soi en pratiquant une forme d'analyse. La pensée
s'engage alors dans des cercles de plus en plus concentrés
autour d'un événement singulier, dont la genèse plonge
au plus creux de l'inconscient. Ce mouvement de spirale
est descendant et de plus en plus sélectif à l'égard
des symboles et des référents universels, qui doivent
tous revêtir un sens concret. Un sens pour soi, dont
la portée pourrait être aussi singulière que soi.
Dans
le mouvement descendant, il n'y a pas de mots, de symboles
ou de signes langagiers; il n'y a que des sentiments,
des sensations et des intuitions (au sens d'une impression,
d'un «flash»). La spirale descendante est intimement
liée au corps et peut fraiser jusqu'au fond de la vie
utérine, sinon davantage.
Il
reste que le mouvement s'accompagne de repésentations,
de symboles, d'images et de mots parce qu'au départ
- et c'est le sens même de l'herméneutique - il y a
tentative de nommer, d'interpréter et d'expliquer ce
qui m'arrive. Il y donc forcément double mouvement:
vers le bas, pour mieux sentir, et vers le haut, pour
mieux comprendre - autrement, il n'y aurait aucune interprétation
possible.
Or,
il arrive que la plongée en soi se fasse également trop
vite pour maintenir le mouvement vers le haut. Il y
a au moins deux cas de figure. Il se peut que la blessure
soit trop profonde et trop avancée pour être soignée
dans l'herméneutique. Ce sont des cas de psychothérapie.
L'interprétation se poursuit, mais elle demeure singulière
et privée, en tête-à-tête avec le thérapeute. L'autre
cas s'apparente à l'illumination ou la révélation mystique.
L'interprétation est révélée dans une langue divine,
dont le plus proche équivalent est le silence. Une expérience
encore une fois privée, sinon secrète.
L'herméneutique
«privée» n'est pas moins remarquable que l'autre, mais
seulement d'un point de vue personnel; la culture n'en
tire pas grand chose.
Les quatre auteurs
qui sont publiés ici tentent de maintenir en équilibre
les deux cercles dans une éducation à la sérénité. Un
équilibre fragile menacé par deux «super ego» tenaces:
la voix de la production culturelle qui en demande toujours
davantage au plan de la forme et des références, et
la voix intérieure qui pousse vers un dieu de certitudes,
de réponses et de tranquillité d'esprit.
En
maintenant l'équilibre, chacune, chacune d'eux découvre
la vitesse de l'éducation, très proche du vélo. Chacun,
chacune trouve
aussi le niveau d'élaboration de même que le degré de
formalisation nécessaires pour penser l'éducation et
en exprimer le chemin - quelque part entre l'écriture
romanesque et l'essai.
L'éducation
de soi se
joue en effet dans le transfert de poids, entre les
deux cercles. Une fois l'objectivation lancée, il faut
balancer sa réflexion entre les deux cercles, de manière
à passer du sentiment au concept, et inversement - à
la vitesse qui convienne pour tenir en équilibre.
La
chute est inévitable au début. C'est comme à vélo. Mais
avec l'expérience on peut se balancer dans un mouvement
de grande amplitude - en danseuse, disent les cyclistes.
Ce qui augmente évidemment la force de penser.
Deux
types de chutes peuvent être fatales. Du côté de la
haine et du côté de l'indifférence. On peut donc définir
la sérénité comme une victoire sur la haine et sur l'indifférence;
et l'éducation à la sérénité comme le chemin de cette
victoire. Mais gare aux chutes de fin de parcours; elles
sont, comme à vélo, plus mortelles que celles d'un débutant...
Nos quatre auteurs
se sont fait prudent en adoptant une «méthode», pardon,
une manière de naviguer à cheval entre une praxis personnelle
de la paix et une théorie générale de la sagesse.
Martin Cormier
Martin a eu le courage
de s'engager dans une démarche difficile aux plan personnel,
intellectuel et artistique. Une démarche herméneutique
dont le travail d'élaboration se fait tantôt en image,
tantôt en texte est une aventure plutôt rare et certes
risquée en éducation à l'université. À titre d'accompagnateur
il ne m'a pas été facile de reconnaître les signes d'un
début, d'un milieu et d'une fin dans ce processus assez
particulier. Mais quand j'ai vu la lumière émerger dans
les tableaux qui suivent celui sur la stylisation de
la spirale herméneutique (on les reconnaîtra facilement)
j'ai su que le processus avait abouti et que la recherche-création
était réussie.
Martin s'était, au
plan personnel, libéré de quelque chose, mais surtout
il avait trouvé un moyen original de l'exprimer : une
élaboration assez unique qui impliquait tout autant
le langage des formes et des couleurs que celui des
lettres. Nous nous trouvions cependant devant un texte
tout en fait en marge des standards universitaires,
en particulier en éducation.
Nous nous trouvions à la limite de ce que l'université
attend d'un mémoire de maîtrise. La question était de
savoir de que côté de la limite allait être reçu le
texte. Martin a gagné son pari. Et nous pouvons tous
nous en réjouir : les critères d'évaluation se sont
ouverts pour accueillir le texte de Martin et les questions
qu'il nous pose.
La problématique est
triple, dans son cas : artistique, personnelle et philosophique.
Le cadre théorique inclut la fréquentation des
arts visuels (c'est l'image plutôt que le texte qui
« parle ») et la méthode est manière, style,
création. Tout cela l'herméneutique le permet, voire
le promet... mais rarement y parvient-on.
Dans cette perspective
élargie, le problème de recherche sert de prétexte à
enclencher une démarche dont on juge de la pertinence
et de l'originalité dans les résultats bien plus que
dans l'exposé. Cela, le texte de Martin l'illustre parfaitement.
On découvre qu'il est possible d'écrire sur l'éducation
avec des formes, des couleurs et des traits de crayon
intégrés au texte. La recherche sur l'auto-formation
se fait ainsi plus inclusive dans ses outils : pas seulement
au plan du matériau mais également de l'analyse et de
l'expression de cette analyse. Oui on peut élaborer
une pensée articulée et en communiquer l'essentiel en
mélangeant les moyens d'expression. La seule réserve
est que cela est plutôt rare. Martin y est parvenu :
en exposant les motifs des son engagement à la maîtrise
il décrit le cercle dans lequel il s'est enfermé au
fil des ans et dont il essaie de sortir. Mais il n'en
reste pas là, il indique clairement deux directions
de recherche qui vont au-delà du problème personnel
: partager sa démarche en s'engageant dans l'écriture
complexe du texte et de l'image et contribuer ainsi
au développement de l'auto-formation.
Il y a trois sources
d'écrits auxquelles puise le texte de Martin : les artistes,
les éducateurs et les écrivains. Mais il faut « lire »
les images en même temps que les mots. S'ouvre alors
un nouvel espace, un contrepoint entre l'image et les
lettres qui nous dit l'essentiel et qui confirme l'intégration
particulièrement bien réussie du modèle herméneutique.
Le recours aux images fait écho aux qualités du vers
d'après Malarmé; c'est déjà tout Barthes qui est « cité »
dans l'intertexte de ce contrepoint.
Diane Léger
Diane a entrepris un travail d’envergure sur un thème occulté et en même
temps central dans le processus d’éducation qu’elle
appelle explicitement « la réintégration de l’ombre ». Cela l’oblige à travailler sur le passage de rapport au monde
dans la position de « personne » à celle de
sujet. Les éducateurs forment-ils des personnes
adaptées à la culture et aux normes sociales portées
par la morale ou des sujets qui adviennent à eux-mêmes
dans une position éthique? En laissant deviner son opinion, Diane
prend la question par le biais de la praxis. L’énoncé de la problématique et le cadre théorique établissent
les frontières du problème où sont définis avec clarté
les paramètres utiles à la compréhension de son travail,
en particulier ceux de
morale et d’éthique.
Mais Diane a dû résoudre un problème de taille dans son travail de recherche
et sa rédaction.
Son travail de recherche consiste pour une large
part à un travail sur elle-même dans son parcours de
formation. Ici,
bien sûr, la formation dépasse le parcours académique
et rejoint l’histoire de vie et la biographie personnelle
de l’auteure qui se situe dans une perspective anthropo-phénoménologique
où le savoir s’incarne dans une expérience sensible
et organique, inscrite dans un contact direct auto-formateur. Comme l’ont montré des auteurs comme Yinger,
Johnson et Lakoff, cette expérience corporelle, sensorielle,
préréflexive est une syntaxe pratique, signifiante du
point de vue d’une sémantique de l’action (dans Malet,
Régis (1998) L’identité en formation, Paris :
L’Harmattan).
L’auteure prend la parole, sa parole, pour dire son parcours et le difficile
passage de la morale à l’éthique. Le savoir-faire-sens est dit dans ses rapports dialogaux avec
les choses, les autres et soi-même.
Cela jusqu’à l’expérience la plus décisive qui
marque un début et aussi une fin.
L’image du miroir s’inverse et le deni-a
signé Diane.
Sylvie Morais
Sylvie reprend « littéralement »
son texte : elle le réécrit et le dépasse au-delà de
l'expérience de l'exil jusque dans le thème de la « formativité ».
Conformément à l’esprit
et au style phénoménologique, Sylvie développe sa problématique
en s’inscrivant d’entrée de jeu dans le processus décrit:
la situation est une rupture; l’occasion, un silence;
et l’événement, un exil (largement « compensé »
dans la peinture).
La rupture témoigne d’une
belle “crise” dans l’être de l’auteure: un conflit profond
entre l’être du pédagogue et l’être de l’artiste; on
aurait pu souhaiter que la distinction entre ce qui
est personnel et ce qui est ontologique soit mieux marquée,
mais on devine assez rapidement la rigueur de l’auteure:
la recherche d’un équilibre se fait sans complaisance
et engage l’être tout entier dans un grand souci de
pensée universelle, mais toujours singulière. Une écriture
qui témoigne de l’engagement de l’artiste dans les doubles
carrières -
dans le champ de l’expérience concrète - que sont l’éducation
et les Arts.
La place du silence est
annoncée alors que l’auteure montre comment la rupture
est concrète, c’est-à-dire enracinée dans sa vie. On
y trouve là toute la légitimité de l’approche phénoménologique.
Plusieurs pages établissent
comment le silence est l’occasion de mettre en crise:
les difficultés d’un dialogue entre l’artiste et la
pédagogue sont bien montrées, en particulier dans la
rupture. Puis, plus loin, on sent bien toute la portée
du problème, le “discours affectif” qu’il implique;
on voit donc poindre la nécessité d’un geste, d’un événement,
d'une pratique artistique comme « formativité ».
Il y a beaucoup de maîtrise
dans cette écriture qui demande, pour l’essentiel, qu’on
s’abandonne à sa démarche. La référence à Rilke est
décisive.
Jeanne-Marie Rugira
La thèse de Jeanne-Marie est exigeante pour son destinataire
(il faut rentrer dans cette thèse - impossible de la
lire à l'extérieur de soi, de sa propre expérience).
Mais elle l'a d'abord été pour l'auteure, et à un double
titre : une expérience de vie - qu'il n'est jamais facile
de raconter, particulièrement dans une thèse, - dans
laquelle Jeanne-Marie a
puisé le matériau de sa démonstration (ou "monstration")
et une navigation difficile, au plan de la pensée et
de l'ethos, entre deux tentations
de la souffrance, la repousser ou lui céder. Deux écueils
qu'il est néanmoins possible de contourner, quand on
sait l'accueillir sans complaisance. Voilà ce que Jeanne-Marie
essaie de démontrer.
Quelqu'un d'autre aurait pu choisir d'étudier le phénomène
en spéculant - avec une certaine distance - sur les
souffrances humaines (toutes autres que les siennes)
dont il n'aurait pas manquer d'exemples et de témoignages.
Mais Jeanne-Marie a choisi de re-vivre d'abord les siennes
: accueillir dans son corps, dans son âme et dans son
cœur la mort, la souffrance, la peine, la révolte, en
somme la perte des êtres les plus chers - ce qui est
déjà une éducation exceptionnelle au savoir-être. Et
dans cette évocation ou plutôt dans ces multiples re-naissances
du phénomène pour soi - dans le récit qu'on s'en fait
et le témoignage qu'on en donne Jeanne-Marie tente
de saisir toutes les occasions de le penser "tout
haut", selon les exigences de l'université: en
articuler les raisons, les mouvements et les effets
au moyen de concepts, de notions ou de modèles qui puissent
nourrir, tout en s'y alimentant, le stock des représentations
que les sciences anthropo-sociales se sont données du
phénomène de la souffrance.
Son texte illustre admirablement bien l'équilibre des
deux mouvements de l'herméneutique : on l'accompagne
dans la transformation personnelle de la souffrance
en compassion et en sérénité et, du même souffle, dans
l'élaboration schématique d'un réseau de concepts fort
articulés sur la relation entre le cri et les témoins
de la crise d'un sujet en formation.
Conclusion
Je ne peux qu'inviter les lecteurs et les lectrices à
faire l'expérience des vitesses et de l'équilibre atteints
dans ces quatre récits remarquables.