Se Former à L’Espérance
Jeanne-Marie Rugira
l’université du Québec à Rimouski, Québec
INTRODUCTION
Cet
article relate l’expérience de vie, de formation et de
recherche d’une femme d’origine rwandaise. Psychopédagogue
de formation, elle a œuvrée dans son pays d’origine,
au début de sa vie professionnelle dans le secteur de
l’éducation permanente comme formatrice et accompagnatrice
des mouvements de femmes engagées dans les projets de
formation et d’émancipation. Elle a également travaillé dans
le secteur de la formation initiale et continue des maîtres
comme responsable pédagogique. Depuis plus de dix ans,
elle est installée au Québec, où elle enseigne au département
des sciences humaines, dans les programmes de premier
et de deuxième cycles en psychosociologie de l’Université du
Québec à Rimouski. Docteure en sciences de l’Éducation,
elle a fait sa thèse de doctorat sur la souffrance
comme expérience de Trans-Formation.
En
recherche, elle s’intéresse à l’utilisation des histoires
de vie en formation, en recherche et en intervention
psychosociale, ainsi qu’aux approches somatique de l’accompagnement
de la souffrance humaine. Elle interroge particulièrement
son expérience de vie ainsi que ses propres pratiques
de formation pour tenter de dégager les voies d’auto-formation,
les défis majeurs de la co-formation et de la trans-formation.
Elle est membre du réseau Québécois pour la pratique
des histoires de vie en formation, en recherche et en
intervention et de l’Association internationale en approche
somatique de l’accompagnement.
L’auteure de cette article a été plongé dans l’expérience
intenable du génocide rwandais, juste au moment où elle
venait de commencer ses études doctorales en sciences
de l’éducation sous la Direction du professeur Jacques
Daignault. Convaincu de l’importance d’oser pénétrer
phénoménologiquement l’expérience humaine pour pouvoir
en produire de la connaissance, le professeur Daignault
l’a alors encourager à s’engager dans un processus de
recherche-formation de type autobiographique non seulement
pour survivre, mais aussi pour se former et pour produire
de la connaissance. Le texte qui suit fait état de cette
expérience humaine et intellectuelle.
1.1 ENTRE
LA CRISE ET L’ÉCRIT : LE CRI
Tout être qui a vécu l’aventure humaine
est moi.
—Marguerite Yourcenar
L’exercice autobiographique
constituait pour moi, à cette époque, la seule chance
de demeurer là, vigilante, complètement présente à ce
qui m’arrivait. Cela impliquait, pour moi, une tentative
plutôt périlleuse d’habiter ce présent qui devenait jour
après jour invivable, de plus en plus inhabitable.
Je faisais alors des allers-retours
dans le temps, entre un futur incertain et un passé perdu.
Ainsi, tel un cordon ombilical qui me maintenait en lien
avec un léger filet de vie à peine perceptible, aussi
bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de moi, ce projet
autobiographique était la seule occupation qui pouvait
encore avoir du sens à mes yeux. Je décidai donc de m’y
réfugier, comme sur une terre d’asile. Cette détermination
m’a conduite dans un voyage à la rencontre de moi, de
celle que je fus, de celle que je m’imaginais être et
qui s’évaporait chaque jour davantage, mais surtout un
voyage vers cet autre ou encore ces autres en moi qui
advenaient.
Ce projet devenait ainsi,
pour moi, un projet de rencontre, non seulement avec
moi, mais aussi et surtout avec les autres. Issu de ma
crise, ce projet autobiographique pouvait constituer
pour moi, m’avait-on dit, à la fois une tentative et
une chance de reconstruire des représentations de ma
vie, de moi-même, de mon histoire et du monde. Le travail autobiographique consiste donc à la
fois en un travail de mémoire, de lecture, d’écriture,
de parole et d’écoute. Autant de moyens susceptibles
d’ouvrir le dialogue. Ouvrir le dialogue, comme le dirait
Morin (1969), c’est ouvrir «la dialectique de l’extrême
proche et de l’extrême lointain» et ainsi créer des espaces
d’accueil, aussi bien au semblable qu’à l’étranger; c’est
aussi s’engager (274) dans un dialogue, c’est prendre
le risque de «…dialoguer avec l’inconnu jusqu’à ce qu’on
se sente semblable à lui et dialoguer avec le semblable
jusqu’à ce que l’on se sente inconnu à soi [...] D’où pourrait
naître la prise de conscience de soi, la compréhension
d’autrui, ainsi qu’une ‘éthique des moments de vérité.’»
Cela pourrait instaurer dans
la vie quotidienne des possibilités de créer des situations
où s’authentifie l’existence. S’occuper de l’histoire
de sa vie consisterait, ainsi, à créer des lieux de rencontres
où les crises peuvent s’exprimer en cris.
Le cri représente ici l’expression
d’une extrême douleur, de l’éclatement du « moi »,
mais surtout d’un immense espoir en la présence d’un
certain Autre qui pourrait se laisser toucher, accueillir
ce cri ou, à défaut, autoriser le début d’un balbutiement,
pour enfin les transformer en mots afin que naisse le
dialogue. Le dialogue incarne alors ce lieu par excellence
de l’émergence du sens et du sujet.
1.1.1 De
la souffrance à la crise
Je
marche, j’écoute ces cris en moi, ma tête éclate. Mais
je vis. Je suis redevenu un homme double présent au monde
et mort en moi.
—Martin
Gray
JE
est d’autres.
—Claude
Simon
Le concept de souffrance,
tel qu’utilisé dans le cadre de ce travail, ne peut se
réduire à la simple douleur (objet des sciences de la
nature) ou à l’angoisse (objet de la psychothérapie),
si violentes soient-elles. Il est plutôt de l’ordre de
ce que Simone Weil appelle le malheur. D’après Simone Weil (1966) :
Il n’y a vraiment malheur que si l’événement qui a
saisi une vie et l’a déracinée, l’atteint directement
ou indirectement dans toutes ses parties sociales, psychologiques
et physiques. Le facteur social est essentiel. Il n’y
a pas vraiment malheur, là où il n’y a pas sous une forme
quelconque de déchéance sociale ou appréhension d’une
telle déchéance.
La souffrance consiste donc en une expérience subjective, inévitable à la
condition humaine, associée à des événements qui menacent
l’intégrité de la personne. Elle est vécue comme une
rupture à l’intérieur du sujet qui est atteint dans toute
sa globalité, psychosomatique, socioculturelle et spirituelle. À son
plus haut niveau elle s’avère très destructrice.
Plus que fait temporel et
passage, la souffrance introduit dans nos vies des changements
subits et décisifs qui sont producteurs de crise. Le dictionnaire Robert la définit comme «une période décisive et périlleuse
de l’existence.» Ce
qui importe ici n’est pas tant ce qui a marqué une vie,
mais bel est bien le fait que cette vie ait été marquée
du sceau du changement et que le sujet de cette vie devra
réapprendre à transiger avec sa vie. Il se retrouve alors
en crise existentielle.
Si j’ose affirmer que le projet
autobiographique prend racine dans une crise existentielle,
je ne m’abrite sous aucune autre autorité que celle de
mon expérience, celle de ma propre rencontre avec l’approche
biographique, lors de ma traversée du désert. Déconnectée
de mon astre ou, plutôt, de mon être, je me suis tournée
vers l’approche biographique comme on s’accroche à une
bouée de sauvetage. Je suis désormais à la recherche
d’un projet de reconstruction de moi-même, de mon histoire
et de son sens.
Pour tenter de comprendre
ce qui se trame dans une telle crise, ainsi que ce qui
me happe dans l’approche biographique, j’aimerais suivre
pas à pas Denis Vasse (1983) dans son analyse de la souffrance
humaine. Selon Vasse (1983, 37), «[l]a souffrance n’évoque
plus seulement le dysfonctionnement physiologique ou
psychique, une image abîmée ou déchirée, mais aussi les
ruptures d’une histoire; le surgissement d’un sujet dans
le temps.»
La souffrance nous fait douter
de nous-mêmes, elle rend le moi suspect, dans la mesure où elle révèle qu’il est changeant.
Elle frappe nos connaissances, nos modes de fonctionnement
et nos rapports au monde du sceau de l’erreur ou, du
moins, de l’incertitude. Dans une telle position, nous
sommes appelés à nous ouvrir à l’émergence d’une vérité qui
en appelle à la suspension de nos pris pour acquis, de
notre savoir et de la compréhension immédiate. La souffrance
nous plonge donc dans l’insu, dans une véritable crise
aussi bien existentielle qu’épistémologique.
L’espace dans lequel la cohérence
des réalités des images, dans lesquelles nous sommes
représentés et dans lesquelles nous nous représentons
le monde, est complètement ébranlé et fissuré. La souffrance
nous installe dans une nostalgie réitérée de ce qui est
perdu. Souffrir se confond alors avec le sentiment entretenu
de la perte, dans le regret stérile d’un passé qui devrait être
retrouvé pour satisfaire au sentiment d’exister (Vasse
1983, 41). C’est dans ces zones que surgit alors un besoin
urgent de créer, de créer en vue de ne pas crever, de créer d’autres manières de se représenter le monde, de se signifier à lui
et d’agir en son sein.
Ce travail de création correspond à ce
que Fisztewick (1967) cité par Moyse appelle travail
de subjectivation ou de reconnaissance. Il y a ici, comme
le disait si bien Michel Moyse (1991), un manque à reconnaître :
il faut aussi reconnaître le lieu de ce manque, le sujet de ce manque ou, encore, le manque du sujet (son absence). Voilà, non seulement
il me manque quelque chose, mais, aussi, «Je» manque de quelque chose et «Je» se manque. Moyse (1991) affirme que c’est
cette découverte et cette acceptation subjective qui
permettent à la personne de se constituer comme un autre
de celui qu’elle était auparavant.
Le succès de ce travail de
subjectivation réside dans la reconnaissance de l’irréversibilité de
ce manque et dans le renoncement à entretenir l’espoir
d’un éventuel retournement des choses. Il y a un risque à ce
niveau, celui de ne pas pouvoir faire ses deuils. Or,
la poursuite de l’histoire exige qu’on tourne la page,
pour être capable de passer à la suivante.
Dans ce processus de reconnaissance,
les autres sont des témoins qui vont apporter des éléments
et des signes de reconnaissance, comme si, après la catastrophe
qui a frappé et brouillé tous les repères, il fallait
faire appel à des témoins pour ne pas douter de soi et
de ce qui est perçu. Cependant, comme le précisera plus
loin Moyse, il est extrêmement difficile pour la personne
souffrante de verbaliser et de socialiser la difficulté même
qu’elle éprouve à réaliser le manque. D’où la nécessité d’un
passage du lieu du cri, qui tente d’identifier
la perte, au lieu du dialogue, qui ouvre sur une autre réalité, sur l’altération consentie de soi-même.
Étant donné que l’expérience
reste difficilement communicable, à ce stade, ce n’est
que par une parole donnant réalité à ce qui est perdu qu’une
autre réalité psychique pourra se constituer et, ainsi,
ouvrir à une reconnaissance de soi devenu un autre, grâce
aux autres, les témoins de ces transformations.
1.1.2 De
la présence des témoins et de la recevabilité du cri
Elle
plongea sa tête dans ses deux mains et l’émotion était
si forte qu’elle pleura bruyamment et sentit que ceux
qui l’entouraient s’éloignaient d’elle dans la crainte
de se trouver en compagnie d’une femme absurde ou, pis:
peut-être ivre. Ou pis: peut-être folle. Ou pis encore:
peut-être triste.
—Augustina
Izquierdo
Oui,
elle avait pleuré effroyablement et si bruyamment dans
les rues de Montréal que les gens tout autour, affolés
par tant de tristesse, avaient appelé le service ambulancier
de la police. [...] Ils l’avaient conduite à l’hôpital
psychiatrique le plus proche, celui-ci, et on l’avait
gardée ici, où elle trouvait la vie plus triste encore
que dehors.
—Madeleine
Gagnon Depuis ces événements désastreux,
une grande tristesse m’habitait. J’ai été projetée dans
un vide, où je ne pouvais ni vivre, ni penser, ni simplement être.
Je glissais chaque jour davantage dans un néant, où tout
ce qui tente d’émerger se désagrège instantanément. Faute
de pouvoir dire ma peine, je voulais la crier, la hurler
aussi fort que possible.
Oui, je voulais pouvoir hurler,
mais on m’avait appris dans mon autre vie qu’il fallait être
pudique et ne jamais se mettre à nu en public. La vie
m’avait donc appris à quel point un cri lâché n’importe
où et n’importe comment pouvait être irrecevable et, à ce
titre, pouvait propulser dans la mort plus vite que la
mutité. À ce moment, l’angoisse m’étouffe, il faut qu’elle
sorte: il me faudrait donc aller à l’école de l’expression
du pathos. Je le sens. Je le sais. Cette expression est
absolument indispensable à ma survie et, cela, seulement à condition
que je la réussisse.
Je vais donc à la recherche
d’une forme singulière d’expression du cri, une forme qui soit vraiment mienne. Je tente de nommer
ma douleur, de la confier à une parole afin que celle-ci
trouve un destinataire. J’essaie de la dire, tout en
la raturant, tout en sachant que je ne trouverai jamais
de mots capables de donner toute la mesure de la mort,
de l’absence, des pertes et du deuil, de cette angoisse
qui m’étouffe. Je me sens confinée dans des lieux obscurs
et inconnus et je me sens devenir autistique.
Pourtant, beaucoup d’amis
m’ont entourée, ils m’ont ouvert leurs maisons, leurs
bras, leurs cœurs et leurs oreilles. Mais moi, je suis
tellement absente. C’est comme si je n’avais plus d’yeux
pour voir toutes ces bontés. Impuissants face à l’immensité de
mon désarroi, ils ne savaient que faire et se contentaient
d’être là. Ils étaient là, ils restaient là, chacun à sa
manière. Ils voulaient tous faire quelque chose pour
moi, afin de ne pas être, à leur tour, immolés à ce même
autel où on était sacrifié. Ils voulaient faire, mais ils étaient invités à tout simplement être. Être-là. Faute de mots pour dire l’indicible, certains me
recommandaient des lectures, d’autres tentaient de m’écrire,
de me dire autrement ce qu’ils ne parvenaient pas à faire
passer dans la parole dite.
Une amie artiste, de sa fidèle
présence quasi-transparente, faisait face à ma douleur
muette avec une détermination qui témoignait de son propre pouvoir-être, tout en interpellant mon vouloir-vivre. De son silence, elle accompagnait le mien.
Faute de pouvoir me prêter des mots à mettre sur cette
souffrance étrangère et sans nom, elle y mit des formes
et des couleurs. Fondue à mon calvaire, elle me suivait
silencieusement avec ce regard qui caractérise ceux qui
ont compris quelque chose de ce grand vide dans l’âme
du monde. De ses yeux, elle m’invita à la suivre jusque
dans son atelier; sans un mot, elle m’offrit un siège
et continua son travail. Et moi, ne comprenant rien de
ce qu’elle faisait, je la regardais se déplacer, s’agiter,
s’élancer, s’accroupir et se relever comme dans une danse
sacrée. Tout à coup, la lourdeur de mon corps, happée
par toute cette pesanteur, m’invita à m’asseoir par terre.
Je m’écroulai de tout mon corps, comme dans un effondrement
de montagne.
Je me devais de quitter ce
siège si généreusement offert, car je ne pouvais point
siéger face aux désenchantements du monde auxquels ces
mouvements, ces formes et ces couleurs semblaient de
plus en plus donner vie. Elle m’avait déjà dit que «l’art était
un pur vouloir-dire, qui naît d’un manque.» Elle mettait
mes blessures à vif au fur et à mesure qu’elle faisait
des avancées, en peignant en rouge-sang sur les déchirures
de ses feuilles.
Elle me mettait ainsi en contact
avec ma propre douleur et mettait à nu mon manque. Avec
assurance et détermination, elle continua, dans un silence
sonore, à déchirer du papier, à recoller ses morceaux
et à en draper les murs, avant d’y faire couler de la
peinture rouge, à l’instar de ce sang qui coulait sur
mes mille collines natales.
Faute de mots, elle avait
réussi à me donner des images. Elle dessinait des corps, des corps sans visages. Elle dessinait des dos,
longs comme des chemins, des dos accablés, des dos courbés,
comme sous le poids de toute la misère du monde. Elle
procura ainsi, dans ce silence retentissant, une leçon
de nécessité à mon être; elle m’apprit, par ses peintures,
que je pouvais créer la vie à même mes propres déchirures,
qu’on pouvait faire œuvre de nos vies à partir de nos
propres blessures et rester, malgré tout, du côté de
la seule pulsion de vie, ne pas céder, lutter et créer
la vie, la beauté et la bonté, avec toute cette misère
et toute cette mort, et grâce à elles.
De ces présences, j’appris
le pouvoir de la parole et mon besoin quasi-absolu de
celle-ci. Je n’étais pas artiste, moi, il me fallait
trouver un moyen d’expression qui me convienne. La parole
me semblait donc être le moyen le plus accessible et
le plus réaliste pour moi et mon état d’urgence. Cependant,
ce qui manquait à celle-ci me poussait à la lecture et à l’écriture.
Je recourais donc à différentes formes d’expression,
toujours pour retrouver la parole qui devait m’élire
un interlocuteur et, ainsi, me permettre de réinventer
mon pouvoir-dire. La recherche d’un lieu, où pourrait
se vivre, se dire, s’écrire et se réfléchir ma souffrance,
m’incita à vouloir participer à un atelier d’écriture.
J’attendais beaucoup de cet atelier, je voulais qu’il
m’aide à clarifier mon rapport conflictuel à l’écriture.
J’espérais pouvoir y découvrir une forme d’expression
qui me soit propre et qui serait susceptible de rendre
mon cri recevable.
On nous invita donc à produire
des textes, à nous les échanger. À nous livrer à un exercice
de lecture collective qui devait nous permettre de critiquer
mutuellement nos textes en vue de nous aider à avancer.
Cet exercice nous força à nous
confier aux autres, à leur faire confiance, pour qu’ils
puissent soutenir notre effort et nous faire avancer.
C’est dans ce contexte que la partie de ce texte intitulée Espérance a été écrite.
Ce fut toute une expérience et je ne peux encore préciser
tout ce que j’y ai appris.
J’avais un projet. Je voulais
lâcher mon cri, je voulais surtout trouver des manières
de le lâcher qui pouvaient non seulement me convenir,
mais aussi ne pas affoler ni répugner les autres, sans
pour autant les laisser indifférents.
Alors, je me suis mise à écrire,
de tâtonnement en tâtonnement, je faisais et défaisais
des textes, plusieurs textes. J’ai tenté la voix de la
description factuelle, pour essayer de dire ce que j’avais à dire.
J’ai compris assez vite que ce n’était pas ça. Trop abstrait,
distant, quasi-superficiel, ce texte me décevait, car
il ne faisait pas ce que j’aurais aimé qu’il fasse. J’ai
essayé, donc, une fois de plus.
Je tentais, cette fois-ci,
d’écrire le pathos, d’inscrire dans le texte la douleur
de mes déchirures. Le résultat n’était pas meilleur,
il me paraissait morbide, exhibitionniste et impudique.
J’étais désespérée, je doutais de la faisabilité de ce
que je rêvais de faire ou, du moins, de ma propre compétence.
Alors, j’ai recommencé maintes fois, j’étais à la recherche
d’une voie médiane, d’un «entre» ces deux textes qui pouvait autoriser
un «entre-nous».
Je ne pouvais continuer indéfiniment. J’ai donc risqué de
soumettre au regard des autres un texte que je jugeais
inachevé. J’espérais seulement qu’il pourrait libérer
mon cri, nous ouvrir au dialogue et nous convier à penser
solidairement cette souffrance qui me tenaillait.
Un récit aux multiples voix,
illustration même de l’éclatement dans lequel je me trouvais,
me semblait constituer la forme la plus congruente pour
raconter la douleur du monde telle qu’elle peut se représenter
dans des histoires singulières. Comme le cri qui interpelle
et veut interpeller, ce texte cherchait à faire entendre
un cri, dans une forme tierce. Une forme qui tentait
de l’énoncer et de l’illustrer en appelant l’autre à participer
de ma reconstitution. Voici donc quelques extraits des
réactions qui furent adressées à ce texte…
Un texte clos, linéaire, sans interpellation, on peut le supposer, n’aurait
probablement pas suscité ce type de réaction.
* * *
*
Chère
amie,
Permets-moi
d’emprunter tes mots pour réagir d’emblée: ton texte
est «épouvantable.» Il me hante, m’habite et me chavire.
Chose certaine, au moins il me fait travailler. Tu me
mets dans tous mes états...en tout cas, au moins trois.
Je
te répondrai donc en trois mouvements par ce qui ne se
veut ni réponse ni question; trois moments distincts
dans le temps, trois états grandissants, superposés dans
l’espace.
* * *
*
Premier mouvement
Encore
une fois, tu me pousses à me demander: dans ces conditions,
pourquoi peindre, pourquoi créer ? Moi qui croyais
que dire “Je” suffisait. Je sais que l’art n’abolira
jamais le désastre de nos engins meurtriers. Je sais
aussi qu’il ne corrigera pas le monde, ces univers qui
basculent, ces enfants que l’on tue. Il ne sera jamais
le remède aux suicides et aux névroses. Il n’est même
pas une impression passagère d’espoir.
Suis-je à ce
point insouciante, pour ne trouver rien de mieux à faire
que de peindre ma souffrance à la surface du monde et
m’imaginer que cela puisse aider la tienne? Passer mon
temps à créer de l’inutile? Pour qui, pourquoi le faire?
Pourtant je me pensais relativement consciente…Mais alors,
cela ne suffit pas? Que dois-je faire?
* * *
*
Deuxième mouvement
Encore
une fois, tu me sors du monde et tu m’y replonges, tu
me reprends les mots que tu me donnes. Tu ne me donnes
pas le choix. Tu te joues de moi, tu n’as pas le droit.
Je suis en colère, tu savais que je craquerais à cet
enfant, mais tu l’as fait quand même. Tu vas me chercher
dans ce que j’ai de plus beau. On n’enlève pas un enfant
pour le redonner comme ça, impunément. Du vrai “Lapassade,” un
analyseur de conscience. Qu’est-ce que tu attends de
moi maintenant? Et puis, je déteste ce sentiment d’impuissance
que tu me donnes. Ça n’a rien d’humain et, pire, ce n’est
même pas de la fiction...et surtout pas innocent. Et
puis, tu ne me donnes nulle part dans ce texte le moyen
de ne pas être d’accord. De te trouver des failles. Ce
que tu dis est trop fort pour que je puisse m’en prendre à la
forme. Même cette distance ne m’est pas permise.
De
plus, tu sais bien qu’il m’est impossible de te suivre
sur ce chemin. Je ne peux pas incarner avec légèreté le
poids de l’espérance. Je ne peux ajuster mes pas au rythme
de ta souffrance. Je n’y étais pas et je ne comprends
pas. Ses limites sont beaucoup trop loin pour moi. L’autre
rive trop difficile à atteindre. Je suis trop différente
de toi, beaucoup trop. Je suis une artiste, je crois
aux forces intérieures. L’au-delà me fait peur. Comment
t’aider alors? Quel rôle je joue dans tout ça?
Et
puis, tu aurais pu me laisser tranquille avec mon beau
bébé, mon cher mari et ma douce insouciance. Non? Prière
de ne pas déranger…
* * *
*
Troisième mouvement
Encore
une fois, bien sûr, j’exagère. Mais, comment te dire
ce qui n’est pas dit?
Je
sais, maintenant, que ce n’est pas tout de pouvoir dire;
encore faut-il être là pour le dire! Être-là.
Nous
sommes différentes. Quand tu dis“blanc,” je dis “noir.” Cela
m’a toujours amusée. Et si le problème était là? Dans
la différence. Celle qui génère l’in/différence ou la
violence pour les plus souffrants. Moi, je ne peux qu’être
là...dans la
différence. Comme ça, pour rien, seulement être-là. Se tenir debout sans juger,
sans condamner le monde ni même la souffrance. Ne pas
en faire rédemption ou image. Ne pas lui donner raison.
Lui faire échec en étant là, sans qu’aucune raison ne
nous tienne là, ni art, ni christianisme, rien, pour
l’amour de rien. Car c’est de l’Amour dont on parle,
non? Bien sûr, nous parlons de la même chose et, seulement
pour ça, je continuerai à peindre. Car, à supposer qu’une
seule personne ait la vie sauve parce que j’y étais, ça
vaut la peine. J’aurais donc appris de l’importance de
l’inutile dans le sens du plus pur désintéressement: être
là pour l’autre et c’est tout.
* * *
*
Et puis?
D’aussi loin que nous soyons,
d’espace et de temps, de couleur et de convictions, je
reste avec toi. Puisque ton chemin m’est impossible,
je t’accompagne. Puisque je crois autrement, je pars
avec toi. Et s’il y a un sens à donner, il naîtra à l’instant
même où nous serons là. Vivrons-nous ensemble, peut-être,
cet instant à l’essence de nos mondes; un moment d’éternité ?
Laissons le poète dire le
paradigme, non pas de l’indicible, mais de ce qui parle
en toute chose.
Il dépend de celui qui passe
que je sois tombe ou trésor
que je parle ou me taise
ceci ne tient qu’à toi
ami, n’entre pas sans désir.
—Valéry
Alors
tu vois que déjà, à seulement être-là, du désir d’être-là, la vie recommence...
—Sylvie
Morais
De ce désir d’être-là ont
débuté de longues et riches conversations qui ont prolongé l’atelier
au-delà de son contexte institutionnel. Il a donné naissance à de
belles solidarités, à des amitiés solides, à une communauté éducatrice
et apprenante.
Une communauté qui se laisse
former par la souffrance de ses membres, entre autres.
Par sa capacité d’interroger cette souffrance, de la
réfléchir ensemble en vue de pouvoir la transformer.
Grâce à ce désir d’être là et
d’être ensemble, nous sommes en route. Une route aussi
sinueuse qu’elle peut être vivifiante, aussi pénible
qu’elle peut être reposante.
1.1.3 L’altérité :
pour reconnaître l’altération de ses images antérieures
Pour
ceux dont le Je est mort, on ne peut rien faire, absolument rien. Mais on
ne sait jamais si chez un être humain déterminé, le Je
est tout à fait mort, l’amour peut le ranimer, comme
une piqûre, mais seulement l’amour tout à fait pur, sans
la moindre trace de condescendance, car la moindre nuance
de mépris précipite vers la mort.
—Simone
Weil
La reconnaissance de soi comme
autre ne peut absolument pas se passer de témoins. Il
serait pertinent, ici, de nous interroger sur l’identité de
ces autres dont je m’obstine à affirmer la présence indispensable,
en leur accordant une place privilégiée. Avec Moyse (1991),
rappelons que l’expérience d’une personne ne peut en
aucun cas ne pas être au centre de sa relation avec les
autres (ses proches) et ne pas devenir en quelque sorte
contagieuse. Les expériences de changements personnels,
issues de bouleversements dramatiques, touchent aussi,
par extension, tous ceux qui sont en relation avec la
personne qui les vit. Elles se transmettent donc et se
partagent, tout en générant de multiples questions d’ordre
existentiel.
Le sujet est appelé à savoir
en quoi il a été modifié et comment va pouvoir vivre
cet autre qu’il est devenu. Les témoins de son expérience,
quant à eux, sont renvoyés à eux-mêmes, à leurs propres
histoires, à leurs propres manques plus ou moins bien
assumés, pour être capables de se mettre à l’écoute de
ceux qui ont été marqués par la vie, pour ne pas dire
par la mort. L’entourage du sujet l’aide effectivement à faire
un travail d’exploration des ruptures et des continuités
de la personne dans toute son histoire. Cet entourage
vit une expérience de passeur, si j’emprunte l’expression
de Moyse (1991), passeurs d’une quête à l’autre, d’un
passé perdu à un avenir inconnu, d’un soi altéré à un
je naissant, d’une histoire trouée à une autre à reconstruire.
Tous les passeurs sont défiés par l’insu, l’inédit; ne
pouvant s’appuyer sur aucun savoir, ils se sentent souvent
dépassés, impuissants et sont conviés à un travail de
co-création de nouvelles manières d’être-au-monde.
Le lieu de rencontre du sujet
avec ses passeurs se trouve indéniablement dans la
parole. Talonné par la disparition de ses références,
de tous ses repères, visibles ou sentis, le sujet n’existe
plus, il ne prend le risque d’exister que dans le désir
de l’autre, de celui qui, ayant entendu son cri, l’ayant écouté,
lui parle. En effet, comme le mentionne très justement
Vasse (1983, 51), «[ê]tre nommé du même nom, alors que
nous changeons d’apparence, jusqu’à douter de nous-mêmes,
fait que la parole qui nous appelle témoigne de notre
identité pour un autre.»
Si, dans l’émergence d’une
confiance renouvelée en cette parole, nous faisons l’expérience
que l’autre qui nous parle ou parle de nous ne peut ni
ne veut se tromper ou nous tromper, nous sommes assurés
d’une identité que nous n’avons plus à défendre nous-mêmes à travers
les transformations qui nous affectent. Croire qu’on
demeure le même être ne dépend que de la confiance mise
dans un autre, un vrai témoin. Croire qu’on est soi n’est-il
pas en effet l’être pour un autre?
Pour conclure, précisons que
pour transformer une expérience de souffrance en expérience
de formation, il y a au moins trois conditions qui s’alimentent
les unes des autres. Au cœur de ce processus de transformation à la
fois de soi-même, de sa situation dans le monde et de
son expérience, il y a «un sujet humain,» en souffrance, engagé dans une attitude existentielle, telle qu’elle
a été définie plus tôt dans ce travail. Ce qui veut dire
que «le sujet en souffrance» se
vit et se conçoit lui-même comme un «sujet en formation» dans les deux sens du terme. Le sujet est en formation puisqu’il est en devenir, à la manière d’un fœtus qui se forme petit à petit
dans le sein de sa mère. Il est aussi en formation dans la mesure où il est entièrement mobilisé dans une
intention de se former, une intention d’apprendre quelque chose de lui-même
au contact de sa souffrance.
Des fois, le seul désir de
survivre, de s’en sortir comme on dit, peut engager le
sujet sur la voie de la formation et de sa transformation.
Cette intention de formation, ou encore ce désir de survivre,
est elle-même issue d’une crise ressentie profondément
dans tout son être et enfin reconnue. C’est parce que
cette crise est profondément ressentie dans la globalité de
son être qu’elle crée un urgent besoin d’expression.
La crise lui révèle alors que, pour survivre, il aura à lâcher
un cri, à trouver une voie / voix pour exprimer son pathos.
Car, comme le dit si bien la sagesse populaire, «tout
ce qui ne s’exprime pas s’imprime.» Dire quelque chose du mal qui l’habite
devient, pour le sujet en souffrance, une condition sine
qua non pour que l’horreur ne s’imprime pas en lui.
Cependant cette expression
a aussi ses exigences: elle implique la présence des
témoins qui, par leur écoute, peuvent libérer le cri
de ceux qui souffrent et leur permettre de trouver leur
voix et leur souffle en vue de les transmuer en parole
de vie.
Précisons, par contre, que
pour libérer le cri de ceux qui souffrent et ouvrir un
véritable espace d’expression, un «berceau de l’existence,» comme le dit si bien Cornely (1997), l’autre, c’est-à-dire le témoin de ce qui arrive
au sujet en souffrance, se doit de rester ouvert et vulnérable,
de se laisser atteindre et interpeller à son tour dans
la globalité de son être par cette crise communautairement
reconnue.
Ainsi, sentir et reconnaître
sa crise et exprimer son cri engage le sujet en souffrance
sur les sentiers de la formation
au souci de soi;
tandis que la reconnaissance collective de la crise engage
le sujet en souffrance et ses témoins dans une démarche
solidaire qui constitue une formation au souci de
l’autre. Ce
double souci va trouver sa voie de déploiement dans une
formation au dialogue. Une nouvelle boucle s’ouvre dans cette spirale
qui incarne le processus de transformation de l’expérience
de souffrance en expérience de formation, celle de l’acte
autobiographique en tant que tel.
LES CONDITIONS DE TRANSFORMATION D’UNE EXPÉRIENCE DE SOUFFRANCE EN EXPÉRIENCE
DE FORMATION
1.2 LES
SENTIERS AUTOBIOGRAPHIQUES
Dans toute quête de co-naisance,
aussi bien en orient qu’en occident, on approche les
objets d’une manière empirique et les sujets d’une manière
interprétative. Pour accéder à un objet d’étude qui soit
une chose ou encore un être vivant tels qu’ils sont abordés
par les sciences de la nature, on peut se contenter de
poser là-dessus un regard extérieur et monologique. Par contre, lorsqu’on veut étudier un sujet, il importe de recourir à une
communication intersubjective. Un chercheur qui s’engage dans une recherche autobiographique vise à explorer
ses propres profondeurs, son intériorité sa conscience.
Il doit ainsi consentir non seulement à s’exprimer mais
aussi à entrer dans un dialogue intersubjectif.
Comme le mentionne avec pertinence Wilber (1997, 112),
une telle recherche vise à regarder la réalité de l’intérieur,
aussi bien dans ses formes individuelles que collectives.
Le chercheur se situe ainsi dans un espace ouvert entre
l’intentionnel et le culturel. Si l’intentionnalité renvoie à l’expérience
intérieure d’un sujet qui s’expérimente dans son intériorité et
qui en plus est conscient d’être en train de s’expérimenter,
le culturel renvoie à une vision du monde collectivement
partagée. Nos idées, tout comme nos pensées, naissent
dans un environnement culturel qui leur confère du sens,
du contexte et de la texture. C’est dans ce sens que
Ken Wilber (1997, 121) rappelle que «[l]a communauté culturelle
sert [...] de toile de fond inhérente à toutes les pensées
individuelles.» En effet, nos pensées ne font pas simplement
qu’apparaître tout à coup dans nos têtes comme si elles
sortaient de nulle part, elles surgissent en fonction
d’un environnement culturel et, peu importe à quel point
on pourrait tenter de dépasser cette toile de fond, on
ne peut pas complètement y échapper. Cependant, il ne
faudrait pas perdre de vue que toute pensée individuelle
n’existe que contre cette vaste toile de fond, constituée
de pratiques culturelles, de significations et de langages,
sans lesquels on ne pourrait virtuellement former aucune
pensée individuelle. Or, cette culture elle-même n’est
pas désincarnée, suspendue au milieu des airs, dans le
ciel idéaliste. Elle a des composantes matérielles, des
corrélats sociaux, des événements culturels qui nourrissent
constamment la pensée individuelle et collective. C’est
dans cet espace, situé entre l’individuel et le collectif,
entre l’intentionnel et le culturel, que le sujet chercheur
s’installe pour se former.
LES DIMENSIONS TRANS-FORMATRICES DE L’ACTE AUTOBIOGRAPHIQUE
1.2.1 La
parole
À l’origine
des signifiants, il ne peut y avoir que la parole qui
fait l’homme.
—Lacan
La
souffrance invite l’homme à se confier en la parole qui
le constitue comme sujet pour un autre quelle que soit
son altération.
—Denis
Vasse
Crier, tout comme parler,
témoigne d’un espoir que quelqu’un pourrait m’entendre
là où «Je» suis vraiment et non là où je pense être.
Dans l’acte de parler, il
y a deux dimensions: celle de l’impossible est soutenue
par celle de l’espoir. Comme le stipule Denis Vasse (1983,
161), l’acte de parole lui-même, en tant que parler et/ou écouter,
implique nécessairement une certaine foi. Que je parle,
implique que je crois qu’on m’entend et que j’écoute,
implique que je crois qu’un autre me parle ou, du moins,
parle de moi. La parole qui me nomme me délivre alors
de l’identification immédiate et meurtrière à mes images
déchues, de la même manière qu’elle a le pouvoir d’empêcher
Narcisse de se noyer. Dans une crise, l’éclatement du «moi» menace
le sujet et celui-ci court le risque de se laisser emprisonner
dans une image déchue. Une fixation sur un certain moment
ou un certain événement de son histoire condamne alors
le sujet à un mutisme étouffant et menace de le faire
basculer dans l’horreur.
La reconnaissance par un autre
de cette souffrance, comme une trace du surgissement
du sujet, instaure la parole qui devient ou redevient
fiable. Les ténèbres de l’horreur peuvent alors se déchirer.
La parole détient donc un pouvoir créateur et formateur,
voire transformateur, pour autant qu’on accepte de parler
vraiment. À la suite de Lacan, Vasse (1983) nous rappelle
que parler vraiment, c’est prendre le risque de parler
de soi à quelqu’un, c’est accepter de se confier à la
parole, d’y risquer sa chair.
Parler vraiment à quelqu’un
revient à accepter de courir le risque du délogement,
le risque d’être entendu et écouté d’ailleurs que du
point imaginaire où notre discours nous place. D’un autre
coté, l’acte de parler se fonde sur l’espoir de la découverte
d’un autre soi-même à partir d’une autre rive, celle
de notre interlocuteur.
Ainsi, je me risquerai à avancer
que le pouvoir transformateur du travail autobiographique
se loge dans cet échange, dans ces lieux où la connaissance
de soi bascule dans la reconnaissance d’une parole de
vie. Un échange dans lequel un savoir réducteur et violent,
qui veut nous enfermer à jamais dans nos images déchues,
bascule dans le non-savoir, dans cette hésitation prolongée
qu’on pourrait aussi appeler l’amour, car il préfère
le silence et le respect au ricanement et au mépris.
Ajoutons, en passant, avec Cornely (1997, 22), que «les
mots ne deviennent en effet parole que lorsqu’ils sont
incarnés dans le ressenti corporel.» Dans une tension
vers l’autre. C’est dans cette tension d’écoute que la
vie elle-même participe à la naissance d’une parole,
une parole qui prend vie et donne vie, avec la participation
d’une écoute centrée dans le corps de l’autre.
C’est dans ce sens que Denis
Vasse (1983) affirme avec détermination que «la souffrance
partagée évite le glissement dans l’horreur et devient
ainsi lieu d’une naissance.» Je devrais dire d’une co-naissance,
car là où il y a naissance, il y a transformation du
milieu. À la naissance de chaque bébé naît une mère.
1.2.2 L’écoute
Être entendu vraiment, c’est le berceau
du sentiment d’exister.
—Alain
Cornely
Vous écoutez
la parole qui guérit. Elle guérit les âmes captives,
les sources noires. Elle change la douleur en lumière.
—Christian
Bobin «Là où il n’y a pas d’écoute,
il n’y a pas de lieu d’expression libre,» dit Alain Cornely
(1997, 343). Nous avons tous absolument besoin de ce
relais d’écoute à chaque période de notre vie et sa carence
dans nos relations nous est dangereusement préjudiciable.
S’il est vrai que nous sommes tous, chacun en ce qui
le concerne, solitaires sur nos propres chemins, il nous
faut ne pas perdre de vue que nous sommes en même temps
solidaires dans nos avancées, et que c’est dans cette
solidarité que nous puisons les forces susceptibles de
nous permettre de continuer notre cheminement.
Chaque événement provoquant
une crise peut nous enfermer dans un terrible sentiment
d’isolement, mais il a également tout le potentiel de
nous ouvrir aux autres et ainsi de nous rendre solidaires,
par une reconnaissance préalable et collective de cette
crise et par sa mise en mots.
Cela peut alors susciter des
présences soutenantes et une écoute qui peut faciliter
une évolution positive. En effet, comme le stipule avec
justesse Dürckheim (1997, 111), «[l]e sens profond
de l’amour consistait en la rencontre avec soi-même dans
l’écho de l’autre.»
Sans écoute, rappelle Cornely
(1997, 21), la conscience ne peut naître, car «dans
ma solitude, j’ai besoin de ta présence, de ton écoute». Car c’est dans le mouvement de vie qui se manifeste
dans une écoute consciente, au service de l’être de chacun,
que se trouve pour l’être humain une possibilité d’espérance.
L’acte de parler est donc indissociable de celui d’écouter.
Sans l’espoir d’être écouté, on ne pourrait pas parler.
Si nous pouvons vanter, avec Lacan, la fonction créatrice de
la parole, précisons que, sans l’écoute, la parole s’épuise
en bavardage et ne pourrait en aucun cas donner naissance
au sujet.
Sans être achevé, l’acte de
parler se laisse compléter par celui d’écouter, qui lui
est corollaire, comme le mentionne Vasse (1983, 36): «Écouter
quelqu’un qui souffre, lui parler d’un autre lieu que
du lieu de sa déchéance ou de ses pertes, témoigner dans
le silence et le respect, que le désir que l’on perçoit
chez lui, demeure toujours celui d’un homme.»
Écouter, c’est se placer dans
une posture de non-expertise, c’est apprendre du non-savoir
où le locuteur aborde ce qu’il tente difficilement de
nommer, beaucoup plus que nous n’en savons sur lui et,
de surcroît, sur nous-mêmes. Les effets transformateurs
de la parole ne peuvent donc pas se passer de l’écoute.
Ils naissent de ce que quelqu’un d’autre entend la voix qui se cherche et qui cherche à s’advenir dans le cri et la traduit en mots pour le sujet naissant
en demande, menacé par de multiples maux.
S’engager dans l’aventure
de faire de sa vie, à l’occurrence de sa souffrance,
une expérience de formation requiert une grande capacité d’écoute.
Il s’agit alors de se mettre à l’écoute de soi, des autres
et du monde. Nous sommes tous dotés d’une capacité de
nous mettre à l’écoute de nous-même et du plus grand
que nous, en nous et dans le monde.
Savoir écouter constitue donc à mon
sens la première exigence dans un travail autobiographique.
C’est dans ce sens que Daignault (1997, 2) affirme: «L’autobiographie est généralement
entendue comme la narration par écrit des événements
significatifs de sa vie. La page blanche ‘écoute’ bien l’âme solitaire; on s’y confie souvent plus facilement qu’à ses proches,
en particulier quand personne autour n’écoute bien.» Lorsque
le travail autobiographique devient un projet de formation,
il se transmue alors en projet solidaire. Les témoins
de cette expérience remplacent ainsi, du moins dans un
premier temps, la page blanche pour écouter l’âme en
quête de solidarité.
L’enjeu de cette écoute consisterait
alors, comme le stipule Daignault (1997), à «offrir à l’autre
l’occasion de bâtir sa confiance,» sa confiance en lui,
en l’autre et en la vie. Je serais d’accord avec Marie
de Hennezel, dans sa préface du livre de Cornely, pour
dire que «cette écoute centrée en soi, mais orientée
vers l’autre» nécessite une qualité d’être remarquable. L’écoute dont il est question ici ne
consiste pas en une simple faculté de tendre l’oreille,
ni en une simple technique de plus. C’est une véritable
démarche intérieure, qui implique à tout coup une remise
en question profonde de la part du sujet en formation. «Écouter
n’est jamais simple,» nous dit Marie de Hennezel. La
détermination tout comme la bonne volonté ne suffisent
pas. C’est un art qui a ses exigences; dont la première
consiste à être à sa propre écoute, bien avant de vouloir écouter
qui que ce soit d’autre. Le besoin élémentaire de s’exprimer
ne pourra jamais être assouvi si on n’est pas à l’écoute
de ce qui crie à l’intérieur de soi. D’un autre côté,
il est clair qu’on ne peut pas se soucier des autres
si on n’a aucun souci de soi. Il n’y a donc aucune possibilité de
créer un espace d’accueil pour l’autre dans sa souffrance
si on ne peut s’accueillir, s’accepter soi-même.
La seconde exigence consiste à apprendre à écouter
non seulement avec sa tête, mais aussi avec son cœur,
avec son intuition, bref avec son corps. Cela revient à dire
qu’il faudrait apprendre à écouter, à recevoir l’autre
comme soi-même avec la globalité de son être. Comme l’affirme
Cornely (1997, 12), «[ce] type d’écoute ne veut rien
d’autre, n’attend rien, ne sait rien d’avance, elleest
pure offrande de présence, d’attention et de confiance.» Une
confiance immense dans la capacité de l’autre de trouver
son propre chemin et ses propres réponses à l’intérieur
de lui. L’autre corrélat de cette confiance, qui constitue
aussi une caractéristique de cette écoute, c’est la patience.
Car l’accueil de soi, comme celui de l’autre, se fait
essentiellement dans le temps et dans la relation.
Il importe de préciser, ici,
que la place centrale accordée à l’écoute dans tout ce
processus dépasse amplement l’acte d’entendre, comme
un simple déploiement du sens de l’ouïe. Il renvoie à une
autre notion pour ne pas dire à une autre dimension: le
silence intérieur.
Car, comme le dit si bien Cornely (1997, 14), «[l]orsque
le son prend relief dans le silence d’une écoute, il
devient parole et la vie fait connaissance par le verbe.» Cette
dimension implique une relation créatrice, car elle permet
de rejoindre et de libérer le mouvement de vie en chacun
de nous. Un mouvement de création de soi qui mène à l’individuation
de chaque être, si j’emprunte cette riche expression à Jung.
D’après Cornely (1997, 14), «[a]u
milieu de tous ces bruits que le comportement collectif
génère, seule la qualité d’un silence d’écoute permettrait d’entrer en relation avec soi et avec l’autre. Un silence
qui permet à l’autre de se ‘dire’». Le passage à ce silence
est une frontière qui s’ouvre avec un temps d’écoute
dans une relation à soi.
Il passe par une relation à l’autre
(l’interlocuteur du dialogue) et aux autres (les auteurs
des œuvres, ou les membres de ma communauté dans des
conditions autorisant une «expression libre.» Cette écoute
n’est pas sans être accompagnée par des peurs plus ou
moins conscientes, soit la peur de s’entendre soi, la
peur d’entendre l’autre véritablement, la peur de ne
pas être à la hauteur de cette confiance que l’autre
nous fait, ou encore la peur d’être projeté hors de ses
images.
C’est dans ce sens que cette écoute
comporte certaines exigences fondamentales, la principale étant
d’être «centré en soi,» comme le souligne Cornely (1997).
Par ailleurs, le même auteur (1997, 16) affirme avec
force que « la faim de cette écoute et la capacité de
l’accorder sont présents dans le corps », dans un
lieu où le sujet peut redécouvrir le sens de sa verticalité,
de sa globalité, de son volume, de sa densité et de sa
propre situation, aussi bien en soi que dans l’espace
et dans le temps. En effet, lorsqu’un être humain met
sa conscience dans l’acte d’écouter, sa présence à lui,
aux autres et à l’environnement se modifie sensiblement.
Ce qui revient à dire qu’être présent à soi, voire même
se mettre à l’écoute de soi, exige de se mettre en quête
d’un autre type de relation à son corps. À ce propos,
Cornely affirme (1997, 32):
Il m’apparaît impossible de changer
notre relation aux autres sans changer simultanément
celle que nous entretenons avec notre corps. Nous cessons
de vouloir posséder un corps, de le manipuler comme un
objet, pour découvrir aussi que nous sommes ce corps
lorsque nous l’habitons. Et, cette nouvelle relation
au corps, dans une attitude d’écoute, est à l’image de
notre relation à l’autre, et nous introduit dans une
dimension sacrée.
À ce propos, nous pouvons
dire que la personne qui souffre et qui vient de se reconnaître
en crise a non seulement un pressant besoin de s’exprimer
mais surtout un besoin urgent de s’écouter et d’être
entendue. C’est dans ce sens qu’on peut parier avec Daignault
que, dans une perspective de formation, l’autobiographie
constituerait une modalité beaucoup plus profonde qu’il
a appelée: «modalité acousmatique.» Un
concept que je comprends dans la perspective de ce que
je tente de désigner ici comme écoute centrée en soi
et orientée vers l’autre. Quand on parle d’une écoute
centrée en soi, on postule qu’en passant par le corps,
par une attention à notre position corporelle et à notre
posture, il y a lieu de trouver «un lieu juste en
soi.» Un
lieu à repérer et à habiter. À la suite de Cornely, de
Dürckheim et de bien d’autres encore, je postule, à partir
de mon expérience, que lorsque je me sens et me ressens
en ce lieu, je découvre qu’il se développe un espace
qui s’inscrit dans mon corps: le corps que je suis dans
sa réalité physique et spirituelle. C’est le lieu du
silence en soi, le lieu de toute écoute. Lorsque «j’y
suis,» j’ai accès à tout mon espace intérieur, et je
trouve en moi la sécurité nécessaire susceptible de permettre
la remise en question de mes certitudes et de mes illusions.
Ce lieu d’écoute en soi permet également de trouver la
distance extérieure ajustée à l’écoute dans la relation.
Lorsque «j’y suis,» rappelle Cornely (1997, 41) «je suis accordé à un
diapason de résonances. La musique de la voix porte les
mots qui me parviennent. Les conditions de la naissance
d’une parole vivifiante sont réunies.» Le même auteur
affirme que cette expérience est une expérience solitaire
et intime, mais qu’elle se vit et qu’elle trouve tout
son déploiement dans la relation à soi et aux autres
autorisée et entretenue par cette écoute.
Cornely (1997, 442) dit admirablement bien cette expérience à la
frontière de ce qui est communicable sous forme de poème.
Pèlerins ensemble
Où sommes-nous allés?
où est le lieu?
À un moment ton regard
Me l’a montré
J’ai fait un pas avec toi
À un moment ta main
Me l’a dit
nous avons fait un autre pas...
À un moment j’ai dansé
Et au-dedans j’ai vu
Chacun en soi et ensemble
À un moment ta voix en écho
Me l’a renvoyé et
j’ai prononcé une parole
À un instant tu t’es senti libre
À mes côtés
Plus de but où aller...
Nous étions chacun «chemin»
Et ensemble
Nous avons avancé en «nous»...
Dans ma démarche de transformation
d’une expérience de souffrance en expérience de formation,
j’ai pu me rendre compte que mon besoin d’expression
se prolongeait en besoin d’être écoutée. C’est ce besoin
qui m’a engagée dans un projet autobiographique, un projet
qui devait trouver son aboutissement dans la production
d’un texte. Un texte qui serait à son tour susceptible,
du moins je l’espère, «d’offri