La
pratique artistique comme lieu d’émergence
de
la formativité humaine :
une
approche phénoménologique
Sylvie
Morais
L’homme
existe en formation.
Bernard
Honoré
Devant l’inexorable
poussée de l’autonomie du sujet de tout âge face à
sa formation, et ce, manifestement, dans et hors du
contexte scolaire, n’y a-t-il pas urgence à s’interroger
sur les conditions qui favorisent son émergence? Cette
question mérite d’être posée chaque fois que nous
sommes concernés par ce qui est devenu aujourd’hui
une exigence fondamentale : développer son
propre pouvoir de formation.
Dans ma vie, une
situation éprouvante prend toute la place : /Affligée,
irascible, esseulée; outrée… étiolée : je suis
d’Ailleurs
[1]
/. Il y a des situations de l’existence, situations heureuses ou malheureuses,
au creux desquelles nous sommes submergés par les
sensations, les sentiments, les impressions qui les
accompagnent. Dans la joie comme dans la souffrance,
de même parfois dans la banalité de situations quotidiennes,
nous nous sentons par moments envahis, paralysés par
le trouble de nos sensations. Les soutenir comporte
un risque : manquer à nos possibilités d’existence
et en toute conséquence mettre en échec notre formation.
/Suspendue dans le vide, entre là d’où je viens
et là où je vais, je disparaissais. / Il est peu de dire que dans ces moments-là, il y a urgence:
/Il fallait absolument faire quelque chose. / C’est dire aussi que s’impose de toute évidence une nécessité :
dépasser la situation dans laquelle on se trouve
pour la transformer, pour se transformer soi-même.
Bref, la solution paraît simple : il faut s’engager
dans sa propre formation. En revanche, à la question
« Comment? », il est beaucoup plus difficile
de répondre. En effet, comment s’y prendre? Par quel
moyen? À travers quelle pratique? C’est là que se
pose le problème des conditions qui rendront possible
l’émergence de la formation.
Inspirée par la
pensée de Bernard Honoré à propos de l’être et de
sa formation, cette recherche veut mettre en évidence
un sujet, dont on reconnaît généralement la nécessité,
mais sans guère s’interroger sur ses conditions d’émergence.
Comment donc une pratique - et notamment la pratique
artistique - vient-elle
à être ce qu’elle est en tant que lieu d’émergence
de la formation humaine?
La pratique
artistique comme lieu d’interrogation
Nous conviendrons
que nous sommes tous concernés, en tant qu’homme,
par la question de notre formation existentielle.
De là l’importance de s’interroger sur les conditions
qui favoriseront son émergence, et ce, quel que soit
le domaine d’activité dans lequel nous œuvrons.
La pratique artistique
est le mien : /Durant mes sept années d’exil,
j’ai fini par me raccrocher au seul moyen que je connaissais
pour dépasser ce qui m’arrive : peindre./ Ma peinture est en effet ce lieu où il m’est devenu possible de m’engager
dans ma formation.
Cette expérience
de la formation, « vécue » à travers ma
pratique artistique, constitue en quelque sorte le
point de départ de
mon interrogation. Restera à me pencher sur la vraie
nature de mon expérience,
pour dévoiler, en ce qui lui est propre, les conditions
qui auront favorisé son émergence. Pour les dévoiler,
certes, car je ne sais pas à l’avance ce que seront
ces conditions. Il s’agit de penser ce qui émerge
de la pratique artistique, de vérifier son originalité,
sa cohérence et sa pertinence par rapport au problème
des conditions de la formation que j’ai énoncé. D’où
l’intérêt d’ailleurs d’étudier le phénomène - la
pratique artistique comme lieu d’émergence de la formativité
humaine - selon une approche phénoménologique
[2]
.
Le sens
de la question
La question des
conditions de la formation renvoie à la pratique artistique
comme lieu possible de son émergence. Je vais donc
orienter ma réflexion sur la formation pour essayer de penser ses modalités.
C’est en somme la dimension formatrice de la pratique
artistique qui va guider mes réflexions.
Une première distinction
peut toutefois s’opérer. La question de la formation
aurait pu, classiquement je dirais, porter sur la
valeur formatrice de l’activité créatrice. Je me serais
alors penchée sur la teneur épistémologique des contenus
enseignés en arts plastiques, sur leur utilité sociale,
ou sur la qualité du développement personnel induit
par le processus de formation. Sa valeur serait alors
entrevue à travers des contenus, des méthodes, des
techniques. Mais si la valeur formatrice de la pratique
artistique nous apprend beaucoup de choses pour comprendre,
pour manipuler, pour organiser, bref pour enseigner
les arts plastiques, elle ne permet pas de résoudre
le problème de la formation et de ses conditions d’émergence.
Je crois que la chose importante à étudier est cette
dimension humaine de la formation, - c’est-à-dire
non pas cette formation investie ou reconnue comme
telle dans un cadre institutionnel, mais celle qui
apparaît en elle-même. Il s’agit donc de cette formation
qui émerge chez celui qui se forme précisément ici
travers la réalisation d’œuvres plastiques et que
Bernard Honoré désignera justement par formativité
humaine.
La formativité
humaine
Alors voici la
formativité humaine. La Formativité. Si nous nous
entendons effectivement pour dire qu’il est de plus
en plus nécessaire de savoir se former, qui peut prétendre
savoir de part en part ce qu’il dit lorsqu’il parle
de formation, et qui plus est de formativité? Le fait
est que la formativité est encore un concept un peu
flou, difficile à théoriser. La formativité « n’est
pas quelque chose que je peux me représenter pour
en faire l’objet d’étude méthodique
[3]
». L’avons-nous déjà dit?
Elle n’est
ni une méthode ou une technique, pas plus qu’un processus
de maturation ou un corpus de connaissances, mais un fait de l’existence. En effet, la formativité
est un existential :
une structure fondamentale de l’existence
[4]
. Pour reprendre les mots de Bernard Honoré, je dirai : « L’homme
existe en formation
[5]
». De la naissance à la mort nous
sommes en rapport de formation avec le monde.
S’il est dit que
tant que j’existe, je me forme, il est peu de dire
que la formation va de soi. En effet, quoique la formation
soit le propre de l’existence,
il ne suffit pas qu’il nous arrive quelque
chose pour que la formation advienne. Nous avons vu,
en effet, que submergés par les sentiments qui accompagnent
certaines situations, nous manquons à nos possibilités
d’existence. Et qu’en conséquence nous mettons en
échec notre formation. L’inverse est tout aussi vrai.
En effet, nous pourrions tout aussi bien dire :
tant que je me forme, j’existe.
Autant dire qu’il y a un cercle : par manque
d’existence, je manque à ma formation et, en manquant
à ma formation, je manque d’existence. Pour le résoudre,
il y a la possibilité d’un engagement :
s’ouvrir à sa formation en créant l’espace de son
ouverture.
S’ouvrir à sa
formation relève donc d’abord d’un engagement.
Un engagement personnel. Pour se former, il faut manifestement
le vouloir et donc s’engager dans sa formation. En
décider. Cet engagement, je l’ai pris. À travers ma
pratique artistique, je me suis engagée à dépasser
la situation dans laquelle je me trouvais : /Sans
complaisance avec moi-même et surtout parce qu’il
ne fallait pas céder à la plainte larmoyante, j’étais
résolue à défier les assauts silencieux de l’exil./
Ma démarche de création fut donc d’abord motivée par
mon engagement dans ma formation.
S’ouvrir à sa
formation est aussi construction de l’espace de son ouverture. C’est-à-dire
que notre ouverture à la formation est en elle-même
à former, dans le sens de « mettre en forme ».
Il s’agit en quelque sorte d’une construction des
moyens de sa formation. Une construction authentique.
En effet, il revient à chacun de nous, de s’approprier son pouvoir de formation, non pas au sens d’en devenir propriétaire,
mais en se rendant propre à pouvoir l’accueillir.
Il s’agit donc de trouver les moyens, d’inventer,
de créer les conditions qui favoriseront son émergence.
M’engager à
construire les conditions de ma propre formation à
travers ma pratique artistique : voici donc la nature de mon engagement; la responsabilité, l’exigence,
la nécessité qui m’incombe aujourd’hui pour dépasser
la situation dans laquelle je me trouve, pour la transformer,
pour me transformer …à travers elle.
Le sens
de la traversée : une hypothèse
Dépasser une situation
pour s’engager à travers elle
dans sa transformation : le sens accordé à cette
traversée sera déterminant
pour l’advenir de la formation.
Se dépasser, dépasser
les sensations qui nous envahissent, ne signifie pas
les délaisser. Une démarche qui consisterait justement
à délaisser des sensations, c’est-à-dire à surmonter
son état présent en l’évacuant, peut produire un effet
de mieux- être. Mais cet apaisement, cette impression
de calme, sans doute légitime, n’est pas ce qui permet
la transformation du sujet. En délaissant ces sensations,
non seulement il échappe à ses possibilités de formation,
mais il risque de plus de voir s’effondrer avec elles
le monde auprès duquel il peut se former.
Se dépasser exprime
au contraire un processus qui a lieu avec
celui qui se dépasse. Je me dépasse dans le mouvement
de ma propre transformation. Walter Biemel parlera
en clair du « pur fait de s’élever » :
« […] il s’agit d’une transformation dans laquelle
celui qui se transforme en s’élevant au-dessus de
soi-même, ne se délaisse pas à proprement parler,
mais s’élève jusqu’à soi, parvient jusqu’à soi-même
[6]
.» Celui qui se dépasse ne change
pas de lieu. Celui qui se transforme ne devient pas,
à l’occasion de la transformation, un autre. Il s’agit
au contraire d’aller au-dessus de soi en parvenant
jusqu’à soi-même. L’analogie de l’arbre et de sa métamorphose
chez Rilke en est une belle illustration: « L’arbre
en s’élevant, ne s’élève pas jusqu’à un lieu bien
déterminé, il n’atteint pas le haut de quoi que ce
soit, mais en ce qu’il s’élève et ne fait que s’élever,
il devient précisément arbre
[7]
.»
Le sens de la
traversée signifie bien que celui qui se dépasse se
transforme en parvenant jusqu’à lui-même. Sa figure
prend une forme… humaine. Cet accomplissement de notre
forme humaine est au centre de notre formation. Il
s’agit du moins de l’enjeu de la pratique artistique.
En effet, par ma peinture, je ne délaisse pas les
sensations qui accompagnent certaines situations.
Bien au contraire, je les conserve. J’en ai besoin
pour m’exprimer.
Mais ce lien que je maintiens avec elles est
ambigu : /A travers ma peinture mon exil s’acharnait,
insistait, persistait, autrement. De transformation
en métamorphose la peinture m’entraînait plus loin
encore dans la mort de celle que j’étais./
Ces sensations qu’il me faut pour peindre, par la
peinture, je m’en libère. Je les tiens hors de moi.
Au devant, en avant. Et en même temps je m’approprie
ce « hors ». Je l’intègre. Ce paradoxe est
celui de l’advenir de la formativité humaine.
À partir de là,
je vais, humblement, tenter une hypothèse : dans
la pratique artistique, la formation advient, pour
reprendre la formule d’Henri Maldiney, lorsqu’il s’agit
de « se tenir hors et d’intégrer ce hors
[8]
».
L’approche
phénoménologique
En m’interrogeant
sur la pratique artistique
comme lieu d’émergence de la formativité humaine,
je suis un peu dans la situation de Martin Heidegger
à propos de la parole. Il ne s’agit pas d’exposer
ce qui se montre de toute évidence, ou ce que l’on
pense couramment du phénomène étudié, mais de faire
en sorte de dévoiler ce qui demeure caché. Ce processus
de dévoilement n’est pas un
parler sur quelque
chose, mais une mise en marche vers l’essence
d’une chose. Se mettre en marche consiste à faire
l’expérience d’une chose,
entendu que faire une expérience c’est : « atteindre
quelque chose en passant par un chemin
[9]
».
Selon l’approche
phénoménologique dans laquelle s’inscrit Heidegger,
cela consiste donc à faire l’expérience d’un phénomène
pour dégager ce sens qui nous est caché. En ce qui
me concerne, il s’agit de faire cette expérience de
ma pratique artistique en m’engageant à travers elle
sur le chemin de ma formation. Pour le faire, j’ai
l’intention de continuer à tenir le pas de pensée
sur mon expérience, celle qui s’inscrit en didascalies
au creux du texte, et dont je tirerai des enseignements.
Portrait
d’un exil : d’un ailleurs à l’autre
Au commencement
il y a eu l’exil. Peu importe les raisons. Et puis
l’urgence, la nécessité de dépasser la situation dans
laquelle je me trouvais : la paralysie, la frayeur
de ne plus me sentir vivre. Ma démarche de création
est motivée par mon engagement dans ma formation,
à entendre comme un motif :
il est « ce qui meut » ma décision, mon
désir de peindre.
Le désir :
le manque
En
art, le réel commence quand on ne comprend plus rien
à ce qu’on fait,
ce qu’on sait, et qui reste en vous une
énergie
d’autant
plus forte qu’elle est contrariée, compressée, comprimée.
Henri
Matisse
Le désir. Un mot
clé pour commencer. Une première indication qui permettra
de dégager une condition de la formativité. Desidare signifie : « le regret de
l’absence de quelque chose ». Il y a dans l’absence,
dans la sensation de manque, quelque chose de l’épreuve,
de la crise, du conflit intérieur qui est aussi la
sensation du désir, vif, pressant et impératif, d’y
travailler. Manque et désir sont liés. Ils s’articulent
l’un avec l’autre à l’intérieur de notre existence.
Tout
a commencé lorsque l’exil a soulevé chez moi un manque,
une sensation confuse
d’absence : /Celui qui vient d’ailleurs
éprouvera le chagrin, peut-être même la terreur de
se voir pris dans un irrémédiable mouvement de disparition,
qui s’amplifie plus encore avec le passage du temps,
et qui paraît vouloir effacer jusqu’au souvenir de
ce qu’il a pu être./
Avec la perte des références qui conduit l’exil, il
se produit manifestement cette impression de manque :
la difficulté de se reconnaître. Difficulté d’être,
simplement. Fernand Dumont dira effectivement, à propos
de celui qui abandonne son pays, qu’il n’oubliera
jamais « la déchirure de l’identité » qui
s’ensuit. Cette déchirure de l’identité est certes
au cœur de l’exil; de ses difficultés, de ses souffrances,
de cette sensation d’absence à soi-même. L’exilé assiste,
impuissant semble-t-il, au spectacle de sa propre
disparition : /Disparaître en épouvante plus
d’un. Et je fais partie du lot. Sans le fleuve la
neige et le silence, sans les enfants les amis et
la famille, sans les odeurs les couleurs les saisons,
j’affrontais un véritable l’enfer : d’ailleurs,
je ne me reconnaissais plus./ Exilée, absente à moi-même, je manquais
d’existence : il s’agit bien là du trouble des
sensations qui avaient pris toute la place. /Oui,
je suis partie, oui, j’ai trahi : je ne sais
plus qui je suis./
C’est de cette
condition humaine difficile, de ce regret, de mon
manque, qu’est né mon désir de peindre: /Je songeais
avec nostalgie à un monde où les remous de l’existence,
au lieu d’agir aussi furieusement sur ce que l’on
a été, seraient employés pour se dépasser, et à partir
de quoi, pour celui-là même qui se dépasse, l’existence
serait une aventure toute différente. Plus humaine
sans doute./ Ainsi, lorsqu’un
manque nous presse dans la lumière d’un désir, la
peinture peut commencer.
Ma peinture me paraît être cette recherche que j’ai dite, portant sur les
remous de la vie. Fallait-il que
la vie me submerge au point de manquer d’existence
pour que survienne ainsi l’urgence de peindre? Christian
Bobin le pense : « On ne peut bien voir
que dans l’absence. On ne peut bien dire que dans
le manque. »
On découvre ici
l’importance d’une peinture qui puise sa raison d’être
au sein de l’existence. En vertu de cela, son motif
ne peut s’inscrire ailleurs que dans notre
vie, concrètement ressentie. Il est la condition permanente,
je dirais même conséquente, de l’accès à notre formation.
En effet, ayant à me former, j’ai à former ma vie.
Dans la visée de cette transformation qui me conduit,
il est clair que je ne pourrais « croître »
à partir de quelque chose d’extérieur à moi. Ce vers
quoi je tends, il ne peut en être autrement, porte
la marque de mon existence. Aussi, dans la pratique
artistique, le désir de peindre ne saurait être celui
d’un autre.
L’inclination
bienveillante
L’art
est ce que donne l’âme
Alberto
Giacometti
Répondre à son
désir de créer, c’est d’abord s’accorder aux mouvements
son âme, au sens premier du mot inclination (inclinatio : « mouvement de l’âme »). C’est quoi l’âme? Ce qu’est
l’âme, peut-être, dirons-nous pour l’instant, est
la partie la plus belle et la plus noble de soi-même.
Mais la plus obscure aussi.
Martin Heidegger
permettra de lever un peu cette obscurité. Lors d’une
conférence consacrée au poète Hölderlin, sous le titre ...L'homme habite en poète...
[10]
, Heidegger en vient à ce passage : « Aussi longtemps qu'au
cœur / l'amitié, la pure amitié dure encore, l’homme
/ n'est pas mal avisé, s'il se mesure /avec la Divinité. »
Le mot qui conduit cette traduction est Freundlichkeit,
qui signifie « l'amitié ». Ce mot, nous
dit Heidegger, « si nous le prenons à la lettre, est
l'admirable traduction que nous propose Hölderlin
pour le mot grec Xaris : "Car ce sont les bonnes grâces qui toujours appellent
les bonnes grâces." ». Amitié, bonnes grâces,
gentillesse : inclination bienveillante.
L’homme habite cette terre en poète : son inclination
bienveillante est le souffle poétique de l’existence.
Ainsi l’inclination
bienveillante se précise-t-elle : peindre, faire
acte poétique, c’est d’abord s’accorder aux mouvements
de son âme, avec bienveillance. Ce qui signifie se
pencher sur sa sensation de manque, avec la belle
amitié dont l’âme est capable. Se pencher sur
son manque avec bienveillance. Se laisser conduire
par l’amitié. Faut-il ajouter qu’à un moment, il faut
aimer la situation
dans laquelle on se trouve? Rilke répondra que nous
n’avons aucune raison d’éprouver de la méfiance à
l’égard de nos manques, de nos peurs, de nos tristesses :
ils sont notre monde et « nous devons tenter
de les aimer
[11]
». Ainsi, la peinture peut
commencer.
/Les grands
cartons que je tenais en réserve depuis quelques années
sont devenus très vite le support de mon discours
plastique. Discours? Des monotypes. Des empreintes
uniques. Des traces posées sur un support en tant
que matière et en tant que couleur. Des formes simples.
Des formes attachées à une matrice qui disparaissent
au fur et à mesure des impressions. Des disparitions
qui laissent des traces. Ce n’est pas le résultat
qui m’importait. Mais l’opération elle-même. Mettre
des œuvres en forme. Tenir compte des contraintes
du support. S’intéresser à la couleur, à sa diffusion
lorsque diluée avec de l’eau et à sa densité comme
matière. Et expérimenter ces modulations. Jouer sur
la transparence et sur l’opacité, étudier leurs rapports,
leurs contrastes. Essayer de répéter ces opérations.
Et tout cela me convenait parfaitement pour l’instant./
L’inclination
bienveillante, que réclame la formation, est une condition
d’émergence d’un autre niveau de difficulté. Cette
condition relève de nos capacités d’aimer : de
recueillir avec confiance nos joies et nos peines.
Or, quand une situation crée souffrance, malaise ou
inquiétude, il est difficile, en effet, de ne pas
tenter simplement de l’évacuer. Mais en évacuant ces
sensations, elles ne disparaissent que pour un temps.
Elles risquent de revenir plus redoutables encore.
Par ailleurs, la peinture (l’avons-nous déjà dit?)
a besoin de ces sensations pour s’exprimer. J’avais
refusé si longtemps de toucher aux effets de ma disparition.
Heureusement, la peinture m’a appris à l’aimer, cette
disparition.
L’éphémère :
le temps, l’histoire
Face
à la tragédie croissante d’une confusion involontaire
apparue
au
sein de mes affections les plus pures, tragédie marquant
la vitalité de ce noyau
je
tente l’impossible lumière quitte à m’enfoncer davantage
dans la nuit
Paul-Émile
Borduas
/Dans l’atelier,
je n’arrivais plus à m’imaginer réelle, dans un temps
réel, lorsque je m’accordais au vertige de la peinture.
L’éphémère (« ce
qui ne dure qu’un jour ») avait pris la place
du temps, le temps s’était arrêté. Il était épouvantable
ce calme./ Cela voulait
dire consentir à se perdre
dans l’immobilité de l’instant. Consentir à renoncer.
Renoncer à raisonner.
Renoncer à soi-même. Renoncer à ce que l’on sait des
choses et de soi-même. Quitter ces lieux sûrs où nous
avons l’habitude de séjourner Quitter cette petite
place où nous sommes en sécurité. Nos connaissances,
nos a priori, nos préjugés nous rassurent et nous réconfortent, certes. Mais ils
nous aveuglent aussi. Je ne peux comprendre ce qu’il
en est véritablement des choses si ce que j’en sais
déjà m’obstrue la vue. De même, je ne peux me transformer
moi-même sans voir l’horizon de mes possibilités.
Alors, il fallait renoncer à ce que je savais de l’exil,
des raisons qui m’affectaient; renoncer à celle que j’étais, déterminée
par les raisons sociales, par ma culture.
Renoncer pour
comprendre ce qui m’arrivait. Comme si se former n’était
possible qu’après la mort de quelque chose. Il fallait
avoir /le courage de côtoyer les précipices au
risque d’y tomber parfois/.
J’avoue qu’à un moment j’ai eu peur. Une envie de
reculer. De tout laisser tomber . /La peinture
ne sait ni bercer, ni soigner ni guérir. La peinture
sait encore moins garantir une identité. Plutôt que
de justifier mes raisons d’être là, ma peinture se
saisit et se dessaisit de tout ce que je vivais. À
travers ma peinture mon exil s’acharnait, insistait
persistait; autrement. Ma peinture m’entraînait plus
loin encore dans la mort de celle que j’étais./À
un moment j’ai eu très peur.
Je me penchais
alors sur mes vieilles peintures. Pour me raccrocher
à la réalité, au temps qui passe, à mon histoire.
Mais rien d’elles n’annonçait la peinture que j’avais
à faire. Là encore tout était à refaire. Il fallait
tout recommencer depuis le début; tout recommencer
des formes, des couleurs, des manières de faire, de
mes acquis; tout recommencer de ce que je savais de
la peinture :
Sans qu’aucun
savoir ne se dégage de ce qu’il faut faire, ni comment
faire, parce qu’à vouloir se répéter il [l’artiste]
s’exténuerait. Tout sera donc à recommencer chaque
fois à nouveau, depuis le début, mais d’avoir trouvé
une première fois le chemin, tel un chiasme de l’éclaircie
et de l’obscurcissement, on sait qu’il y a un chemin
[12]
.
Je savais qu’il
y avait un chemin. Et pour le reconnaître j’avais
consenti à tout remettre à plat. À peindre comme on
entreprend un voyage. En étranger. Vers l’inconnu.
J’avais entrepris ce voyage sur le territoire immense
que l’exil avait laissé sur mon corps /comme on
s’enfonce vers le nord,
sans rien pour éclairer son chemin, sans nuit
sans étoiles sans répit pour se rappeler du jour.
Sans boussole sans borne sans trace pour arrêter le
territoire. Sans pays sans langue sans voix pour demander
sa route/. Peindre n’est
pas refuser cette voie.
Dans le renoncement
à raisonner le concret, la peinture marque le « triomphe
du charnel ». Provoquée par mon désir de comprendre,
de faire quelque chose avec ce qui m’arrivait, dans
cet acte même j’y renonçais en même temps que je renonçais
à moi-même. Ce moment d’inattention d’apparence vide,
sensiblement physique, où seule la peinture compte
dans l’ici et maintenant, est probablement le plus
important. Le plus décisif. Il est celui où je laisse
ma sensation de disparition mûrir en moi. Comme le
dit Rilke, « dans l’obscur dans l’inexprimable
dans l’inconscient ces régions fermées à l’entendement ».
Ce moment est aussi celui où je reprends la peinture
à mon propre compte pour en faire quelque chose qui
a rapport avec le cœur qui bat, avec le rythme du
sang dans les veines.
Peindre dans l’éphémère,
« comme un aveugle la main dans la nuit » (Giacometti),
est une autre condition essentielle à ma transformation.
La peur de l’inconnu, de l’inexplicable, appauvrit
l’existence. Se former, c’est cela aussi : défier
sa peur de l’inconcevable, de l’impossible, de l’inconnu,
pour s’ouvrir aux possibles.
Cette autre
chose : l’altérité
Je
me sentais séparé éloigné non point des autres ni
des choses mais de moi-même. Lorsque je cherchais
au-dedans, je ne me trouvais pas; je sortais de moi
je ne me reconnaissais pas davantage au dehors. Dehors
dedans je rencontrais toujours quelqu’un d’autre.
Le même toujours autre. Mon corps et moi : mon
ombre et moi : son ombre. Mes ombres, mes corps
autres, autres.
Octavio
Paz
Ce geste tout
simple qu’est celui de prendre un pinceau est aussi
le plus difficile, le plus chargé et le plus obscur
de tous. C’est un geste étrange comme quelque chose
de rond, de vaste et d’illimité. Un geste qui déborde
de tous les côtés mais qui, nulle part ailleurs et
plus que jamais présent, en cet instant précis, occupe
l’intimité du lieu où une main se pose : /Suivre
de la main la vibration d’une ligne d’une tache d’une
couleur pour tendre vers la lumière d’une sensation./
Le peintre remonte
jusqu’à la source d’une sensation pour l’approfondir.
Sensation de douleur physique, sensation de l’espace,
sensation incertaine entre présence et absence, sensation
de disparition : il veut s’approcher de
la pure sensation.
Celle qui apparaîtra dépouillée de toutes représentations,
détachée des circonstances dans lesquelles elle a
été vécue. Toucher à la matière d’une sensation, à
son essence. Le peintre va ainsi à la rencontre de
cette autre chose : l’altérité. Faire l’expérience de
l’altérité : voilà encore une condition de la formation que
le peintre va rencontrer.
/À peine approchée,
ma sensation de disparition s’ouvre, se
disperse, dans des éclats de mots, de figures,
de formes et de couleurs. En laissant derrière elle
une traînée de vide./
Comment soutenir cette dispersion? La rassembler dans
la durée? L’incorporer dans le propre de mon existence?
Mon geste devient une arme, /une lutte avec l’ange/. Je peignais, je résistais. Guidé par des forces contradictoires,
entre répulsion et fascination, entre mystère et conflit,
entre la trace et l’empreinte, mon geste s’agite en
cette autre chose. En cette altérité que ma tête refuse
mais dont je soupçonne les figures d’envelopper mon
secret. Le secret.
Et puis enfin
c’est l’abandon. /J’abandonne./ Sans résistance, enfin, pour la première fois détachée : « Complètement
détachée de ce moi auquel tout cela arrive » (Giacometti).
Il s’agit de peindre et de laisser faire. Laisser
la peinture se faire. Il y a, dans cet abandon, la
limite absolue de la peinture : un passage à
un vide, un blanc de mémoire.
Ce n’est qu’après,
après avoir franchi, traversé, vaincu, accueilli l’altérité,
que surgit l’inouï. L’inoubliable. Autre chose nous regarde.
Quelque chose d’incontournable se dit et se forme
malgré soi. Une sensation autre dans une forme et
des couleurs inhabituelles. Et enfin surgit l’évidence
d’une image. Une figure. Un portrait à la fois étranger
et familier. /Un portrait émerge, que je ne connais
pas, que je reconnais./ Ma disparition avait pris la forme d’une apparition. L’exil avait
donc un visage? Non pas le mien ou celui de quelqu’un,
mais un visage humain? Et /J’entendis l’ange me
répondre : « Nous sommes tous d’ailleurs,
d’ailleurs »/ (Jitka
Canonges).
Le paradoxe de
la formation qui se situe dans ce « tenir hors
et intégrer ce hors » prend, ici, tout son sens.
En effet, à ce moment de la démarche de création,
lorsque le peintre s’abandonne à l’altérité, ce qui
se fait, ce qui se forme, le touche dans son humanité.
Ainsi, se tenir hors ne voulait pas dire un relâchement
du moi, mais un élargissement de soi. Dans l’Autre.
Une ouverture aux possibles de soi qui est aussi l’autre,
tous les autres. La peinture donne ainsi les moyens
de l’accomplissement de soi dans son humanité.
Elle nous livre à l’Autre pour pouvoir être absolument
celui que nous sommes : humain. Pour se former
à travers la pratique artistique, il y avait donc
cette autre condition : /Il fallait séjourner
dans le travail pictural avec toute l’insistance nécessaire
pour remonter vers un visage dont toutes les sensations
font écho./
Ainsi, face à
une sensation singulière, même la plus tragique ou
la plus douloureuse, celle que l’artiste a choisi
de travailler dans sa peinture, il y a la possibilité
de son apparition sur le papier. Apparition hors de
soi, qui suppose la transformation de cette sensation.
Et la transformation de l’artiste tout aussi bien.
Restera l’impératif
d’ «intégrer ce hors» : de saisir ce qui
fait signe, d’en trouver le sens.
Le regard :
le symbole
Quoique
je regarde, tout me dépasse et m’étonne, et je ne
sais pas exactement ce que je vois.
C’est
comme si la réalité était continuellement derrière
les
rideaux qu’on arrache…Il y en a encore une autre…toujours
une autre.
Alberto
Giacometti
Le regard célèbre
l’énigme de la peinture, au sein de laquelle elle
permet d’approcher « ces visions qui semblent
impossibles à voir ».
Cette vision de Giacometti, de même que «l’instant
du monde » que Cézanne voulait peindre, se trouvent,
non pas dans les choses, mais dans le regard que nous portons sur les choses. Dans les yeux de celui
qui regarde. Ce moment décisif du regard dans la pratique
artistique sera celui du jaillissement d’un monde
symbolique.
« Regarder » est composé de « garder »,
qui signifie « prendre en sa garde », et
du préfixe « re », qui marque le retour :
« Regarder implique un retour du regard à l’origine
de sa garde
[13]
. » Ce que je garde, lorsque je
regarde, est l’en deçà de ce qui est vu; ce qui, à
la source du regard, est senti.
Regarder consiste en clair à « voir le monde
en peinture ». Ce regard poétique est bien autre
chose que de voir : il se manifeste dans le sentir
pour s’ouvrir sur le symbole.
/Dans l’atelier
aujourd’hui, c’est dans l’ordre des choses, je regarde.
Je regarde tous ces signes qui m’entourent./ Sur les tables, par terre, dans tous les coins de l’atelier, il y
avait des portraits. Des dizaines de portraits. Calmement
je les regarde. Je les regarde en leur retirant leur
état de choses et d’usage. Et ce que je vois, ce ne
sont plus des tableaux représentant des portraits,
c’est plutôt le silence unique qui entoure chacun
d’eux. Un silence sacré. La manière toute singulière
qu’ils ont de s’installer dans le monde. Et tout cela
m’étonne. Peut-être se souviennent-ils? Peut-être
ont-ils une mémoire? Calmement je regarde et je ne
préjuge de rien. Je ne prémédite rien. Je regarde
et je me dis : ils sont si bruyants même sans
un mot.
Regarder calmement
le silence qui entoure les portraits. Avec toute la
réserve que le profane réserve au sacré : une
sorte d’appréhension à ne pas toucher, à ne rien bouger.
Et puis quelque chose se renverse. Ce que je vois
me dépasse. Je vois quelque chose qui ressemble
au réel. Sous le réel. Quelque chose qui s’installe
en jamais vu dans le déjà vu. Je n’ose pas y croire.
Et si c’était vrai ? « Trop proche du visage
de l’autre, il disparaît dans une assimilation totale
à lui. Trop loin le visage se perd de vue. Le bon
entre deux est celui qui permet de cultiver les différences
[14]
. »
C’est ainsi que
je comprends l’enjeu du regard poétique. D’abord jaillit
le symbole. Or le symbole dépasse celui qui en use.
Il s’établit alors un rapport vivant avec le
monde. Un rapport universel qui est du domaine du
sentir. L’universalité du sentir se tient dans ce
lieu commun du symbole. Ce symbole que je vois du
dehors, je l’intègre au-dedans. Je le fais mien. Ma
formation, il en est une des conditions qui ne pouvait
se soustraire au regard poétique.
L’ambiguïté :
le sens
Quelque
chose nous fait dire : mais bien sûr, c’est cela
le rythme du cœur qui bat,
c’est
ce que nous avons deviné sans jamais oser le dire,
il a fallu que le peintre ramasse les débris de l’astre
perdu et qu’il les classe avec délicatesse, posés
les uns sur les autres comme sur une étale et puis
tout devient clair, c’est-à-dire simple.
Tahar
Ben Jelloun
Ramenée à son
symbole, l’œuvre débouche sur une multiplicité de
sens. De là, pour se transformer, il fallait y construire son propre sens.
Donner une voie, une perspective personnelle au symbole
vécu comme une matrice de sens.
Les peintures
rupestres qui s’inscrivent sur les parois des grottes
ont, de tout temps, suscité une litanie de questions :
Qu’est-ce que cela signifie? Pourquoi ont-ils fait
cela? Cela doit avoir un sens mais lequel? Ces questions
se répètent inlassablement jusqu’à l’art d’aujourd’hui.
Pourquoi? Parce que le bon sens est persuadé que l’art
ne va pas sans une intention bien identifiée. Un cheval
à côté d’un mammouth, des pointes en forme de toits,
des tracés biscornus ont certainement été réalisés
par satisfaction d’une chasse fabuleuse, pour exorciser
une famine ou pour envoûter un ennemi. Qu’adviendrait-il
du sens de l’objet poétique s’il n’en était rien de
tout cela, s’il répondait à un simple désir de signifier?
Nous ne savons
rien de ce sens, parce que la signification n’est
pas en ce qui se dit maintenant mais au-delà, en des
régions qui s’éclairent à peine réalité sans visage
et qui est là devant nous non pas comme un mur mais
comme un espace vacant
[15]
.
Le peintre est
passible de son œuvre. Il n’en décide pas. Ainsi,
son sens ne peut être un a priori, c’est-à-dire une part de ses intentions. Il est donc vain, en présence
d’une œuvre, de tendre vers un sens sous-entendu,
un quelconque message que l’artiste aurait induit.
Tant pour l’artiste que pour le spectateur par ailleurs,
l’œuvre est ouverte sur une multiplicité de sens.
De là son ambiguïté ( ambigere :
« qui possède deux ou plusieurs sens possibles »).
Le sens, donc, est ce qui vient après. Il est à chacun
de le construire. Face à une œuvre, la bonne question
serait: qu’est-ce qui fait sens pour moi? Cela est
précisément la question du sens, à comprendre non
pas comme une quête d’un sens déjà là, mais comme
une construction d’un sens possible pour soi.
Je tenterai enfin
de dire que produire une ou des œuvres, c’est déjà
s’ouvrir à l’existence. Un moyen d’exister. Il y avait
donc, dans le fait même de m’engager en tant que peintre
dans une démarche de création, un sens. En effet,
mon manque d’existence s’est fondamentalement transformé
par mon projet de peinture. Reste à induire à ce projet
un sens qui s’inscrit dans mon existence. C’est-à-dire
à construire un sens dans une compréhension qui transforme
le présent dans l’anticipation d’un avenir, sur la
base de ce qui nous relie au passé. S’ouvrir à sa
formation, tel que le sens s’exprime en une condition,
n’est pas un entrer dans un sens, mais littéralement
un devenir soi-même sens
[16]
:
/Lentement,
brutalement, je tente de lire dans ces portraits une
part de ma vérité. Seul ce portrait ce n’est pas moi
mais un monde dont je fais partie. Deux ils sont déjà
en opposition de part et d’autre de l’Atlantique.
Des enfants, deux là-bas, deux ici. Et deux autres
encore, plus petits. Et puis six. J’étais la sixième
de la famille. Celle qui aimait l’arbre et son écorce
et le rire de la forêt et son insolence qui avance,
en mon nom, je suis : Sylva./
Une existence
s’est reconstituée. Puis-je enfin exposer ces quelques
tableaux?
Le passage
à l’autre
Ma pratique artistique
m’a donc permis de dégager les conditions d’émergence
de la formation. Le désir, l’inclination bienveillante,
l’éphémère, cette autre chose, le regard, l’ambiguïté se sont présentés comme des étapes de la formation sur le chemin de
la création. Sur mon chemin. Car effectivement, à
travers ma pratique artistique, je me suis formée.
Ce que je retiens
de plus probant dans l’émergence de ma formation est
probablement le sens même de mon engagement dans une
pratique artistique. Peindre m’a permis d’exister
comme peintre à l’intérieur même de mon projet de
peinture. Certes, l’exil m’avait placée dans l’incapacité
de moi-même : je disparaissais. Et par ma peinture
j’ai reconstruit mon existence en reconstruisant mon
monde, en retraçant symboliquement les portraits des
miens. Mais aussi vrai que le symbole puisse dégager,
pour moi, un trop loin ou un trop près du visage des
miens, aussi vrai qu’il les a saisis dans des portraits
pour les inscrire dans la mémoire, peindre demeure en soi une expérience
pour être.
Mais il y avait
autre chose. En me rendant incapable de moi-même,
l’exil m’avait rendue incapable de l’autre. D’autrui.
Cette incapacité d’être avec
l’autre m’est apparue d’autant plus évidente le jour
où j’ai mis mes tableaux en exposition. Une exposition
n’est pas un événement extérieur à la pratique artistique.
Bien au contraire : elle fait partie intégrante
du processus de création. Or, en exposant mes tableaux,
de toute évidence, je me tends vers l’autre.
Je crois donc,
en toute dernière condition, que ma capacité de me
former est proportionnelle à ma capacité de l’autre.
De plus, ce qui me rend responsable de moi-même et
de ma formation me rend aussi responsable de l’autre.
L’inter-formation est nécessaire à ma propre formation.
Il en est donc ainsi de la septième des conditions
d’émergence de la formativité (pour sept ans d’exil!).
Et celle-ci, je la nomme passage à l’autre.
Moi qui enseigne
les arts plastiques, et qui soutient tous les jours
des démarches de création, je sais mieux maintenant
la difficulté qui l’accompagne lorsqu’il s’agit de
s’engager à travers elle dans sa formation. Puisse
cette difficulté se faire « souci de l’autre »,
me permettant ainsi de l’accompagner, de le soutenir
et de favoriser chez lui l’émergence de sa formativité.