Diabolus in musica
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chapter
Yann
Apperry
Je ne sais
combien de minutes je regardai Lazarus Jesurum dans
le grand salon aux abat-jour de tissu rouge, les doigts
pressés sur les touches d'ivoire, n'osant détacher
mes mains du clavier, tant je redoutais l'extase qui
allait me saisir, la révélation d'une apothéose imminente,
et de ma délivrance. Je demeurai au piano, le balancier
du métronome oscillant toujours, et le sang coulait.
Les deux filets, naissant sous l'ourlet des narines,
allaient s'élargissant aux commissures des lèvres,
ruisselaient au long de la gorge, dans le col de sa
chemise, de part et d'autre de sa pomme d'Adam.
Le métronome
continuait de battre la mesure. Le temps était passé sous
l'emprise du pendule qui toquait à vide, tempo rubato,
sa pointe visant tour à tour nos silhouettes figées
dans le salon, prenant congé de l'un pour se tendre
vers l'autre. Je me savais à l'abri de sa cadence uniforme
qui arpentait le silence et le supprimait tout ensemble,
tandis que s'épanchait le sang noir, qu'il se mélangeait à la
sueur et pénétrait le tissu de ses vêtements, imbibant
sa chemise, son entrecuisse, jusqu'à gorger l'intérieur
de ses souliers.
Lazarus souriait.
Il avait empoché une de ses mains, sans doute à la
recherche de son mouchoir, un carré de soie brodé à ses
initiales. Mais la main ne se porterait jamais plus à son
visage, ne dénouerait plus le papier glacé de ses friandises
au nougat, ne glisserait plus jamais sur les lignes
d'une partition, attentive aux coquilles comme aux
erreurs d'expression, ne pianoterait plus, ne chasserait
plus une larme de ses yeux. La main s'était recroquevillée
au fond de sa poche ainsi que se retirent les bêtes
moribondes et l'autre bras pendait.
J'avais exécuté ma
ballade dans sa première version, une simple étude
pour piano et métronome mécanique dont la transcription
orchestrale n'existait encore qu'en rêve, à certains
instants privilégiés de l'aube. Un carillon tinta une
fois au fond du vaste appartement. Je me rappelai la
réponse que je fis à Lazarus sur les hauteurs de la
Villa Ada, à l'occasion d'une promenade, d'une ondée,
d'une halte sous la feuillée d'un saule, d'une demande
embarrassée. Je me rappelai lui avoir dit que, de toutes
les morts, la noyade me paraissait la moins importune,
la plus conforme à la nature des hommes, dès lors qu'ils
subissent, déjà, le raz de marée de leurs idées diluées,
de leurs sentiments fuyants. Sur la gamme diatonique
des morts possibles, j'adopte celle qui procède du
naufrage, dis-je à Lazarus. Si j'en ai la licence,
je plaquerai, l'heure venue, cet accord en la mineur,
neuvième augmentée et treizième diminuée. Je n'imagine
pas qu'au moment de sombrer je sentirai grand-chose,
rien de très nouveau. Une effusion de pensées variées
et vaines, une précipitation continue du tempo, un
quart de soupir, un néant ébloui, et l'éternelle double
barre, tracée à la va-vite, parce que je me refuserai
jusqu'au bout, lui dis-je, à mourir inachevé.
J'aurais voulu
connaître la seconde exacte. Etait-ce sur une note
de passage? Sur une note étouffée ? Sur un temps fort
? Sur quelque dissonance ? Etait-ce sur un silence?
J'aurais tout donné pour le savoir, oubliant dans mon émoi
qu'assis auprès de Lazarus, je ne possédais rien. Qu'avais-je
pour monnaie d'échange, sinon les feuilles de papier à musique
que je sortis de ma valise, une ancienne mallette de
médecin de campagne, sinon mon métronome, un Paquard
1918, sinon le récital qu'à peine j'achevai ?
J'aurais pu,
selon une tradition immuable, retrouver Lazarus sur
les douze coups de minuit, m'asseoir au piano, siroter
un café parfumé à l'orgeat, chipoter un nougat, l'écouter
m'entretenir des systèmes de notation médiévaux, du
traitement réservé à l'ophicléide dans tel concerto,
d'un solo de basson dans tel autre, lui exposer en écho—punctus
contra punctum, glissait-il à tout-va dans la conversation—les
premières mesures d'un thème de William Thomas Strayhorn
et le voir fermer les yeux d'un dépit controuvé ; Poor
little sweet pea, écrivit à sa mort Duke Ellington,
son compagnon de toujours, God bless Billy Strayhorn,
the biggest human being who ever lived.
Béni soit
Lazarus Jesurum et son nom ridicule. Béni soit le sang
qui perle maintenant de ses oreilles. Bénie l'afféterie
méticuleuse de sa langue et de sa mise. Bénie son aversion
pour les poignées de main et les marques d'estime,
les liens de parenté, les invitations, les premières,
les strapontins, les chanteuses lyriques, les rêves,
les cabinets de psychanalyse (en vérité, tous les cabinets
où l'on ne se rend pas seul), les journaux intimes,
les mouchoirs de papier, les pages cornées des livres,
les portes laissées ouvertes, les fenêtres murées.
Béni le sourire qu'il m'offre à point nommé. Béni soit
le nom de Lazarus Jesurum, murmurai-je, gagné par un
bonheur irrépressible, le sentiment d'une puissance
désormais sans limite, et j'ajoutai, dans la pénombre
du séjour, entre la glace vénitienne qui reflétait
la nuit sans étoiles et la nuit sans étoiles qui reflétait
sur rien: "Lève toi et marche."
Nous demeurions
seuls, mon métronome et moi, celui dont la vie ne fut
qu'un long préambule, un homme parvenu à ses fins,
et l'instrument de son crime.