Lane, S. (Fall 2005). Diabolus in musica by Yann Apperry (Prix Medicis) Educational Insights, 9(2).
[Available: http://www.ccfi.educ.ubc.ca/publication/insights/v09n02/articles/apperry.html]
  English translation

 

Diabolus in musica

opening chapter

 

Yann Apperry

 

 

Je ne sais combien de minutes je regardai Lazarus Jesurum dans le grand salon aux abat-jour de tissu rouge, les doigts pressés sur les touches d'ivoire, n'osant détacher mes mains du clavier, tant je redoutais l'extase qui allait me saisir, la révélation d'une apothéose imminente, et de ma délivrance. Je demeurai au piano, le balancier du métronome oscillant toujours, et le sang coulait. Les deux filets, naissant sous l'ourlet des narines, allaient s'élargissant aux commissures des lèvres, ruisselaient au long de la gorge, dans le col de sa chemise, de part et d'autre de sa pomme d'Adam.

 

Le métronome continuait de battre la mesure. Le temps était passé sous l'emprise du pendule qui toquait à vide, tempo rubato, sa pointe visant tour à tour nos silhouettes figées dans le salon, prenant congé de l'un pour se tendre vers l'autre. Je me savais à l'abri de sa cadence uniforme qui arpentait le silence et le supprimait tout ensemble, tandis que s'épanchait le sang noir, qu'il se mélangeait à la sueur et pénétrait le tissu de ses vêtements, imbibant sa chemise, son entrecuisse, jusqu'à gorger l'intérieur de ses souliers.

 

Lazarus souriait. Il avait empoché une de ses mains, sans doute à la recherche de son mouchoir, un carré de soie brodé à ses initiales. Mais la main ne se porterait jamais plus à son visage, ne dénouerait plus le papier glacé de ses friandises au nougat, ne glisserait plus jamais sur les lignes d'une partition, attentive aux coquilles comme aux erreurs d'expression, ne pianoterait plus, ne chasserait plus une larme de ses yeux. La main s'était recroquevillée au fond de sa poche ainsi que se retirent les bêtes moribondes et l'autre bras pendait.

 

J'avais exécuté ma ballade dans sa première version, une simple étude pour piano et métronome mécanique dont la transcription orchestrale n'existait encore qu'en rêve, à certains instants privilégiés de l'aube. Un carillon tinta une fois au fond du vaste appartement. Je me rappelai la réponse que je fis à Lazarus sur les hauteurs de la Villa Ada, à l'occasion d'une promenade, d'une ondée, d'une halte sous la feuillée d'un saule, d'une demande embarrassée. Je me rappelai lui avoir dit que, de toutes les morts, la noyade me paraissait la moins importune, la plus conforme à la nature des hommes, dès lors qu'ils subissent, déjà, le raz de marée de leurs idées diluées, de leurs sentiments fuyants. Sur la gamme diatonique des morts possibles, j'adopte celle qui procède du naufrage, dis-je à Lazarus. Si j'en ai la licence, je plaquerai, l'heure venue, cet accord en la mineur, neuvième augmentée et treizième diminuée. Je n'imagine pas qu'au moment de sombrer je sentirai grand-chose, rien de très nouveau. Une effusion de pensées variées et vaines, une précipitation continue du tempo, un quart de soupir, un néant ébloui, et l'éternelle double barre, tracée à la va-vite, parce que je me refuserai jusqu'au bout, lui dis-je, à mourir inachevé.

 

J'aurais voulu connaître la seconde exacte. Etait-ce sur une note de passage? Sur une note étouffée ? Sur un temps fort ? Sur quelque dissonance ? Etait-ce sur un silence? J'aurais tout donné pour le savoir, oubliant dans mon émoi qu'assis auprès de Lazarus, je ne possédais rien. Qu'avais-je pour monnaie d'échange, sinon les feuilles de papier à musique que je sortis de ma valise, une ancienne mallette de médecin de campagne, sinon mon métronome, un Paquard 1918, sinon le récital qu'à peine j'achevai ?

J'aurais pu, selon une tradition immuable, retrouver Lazarus sur les douze coups de minuit, m'asseoir au piano, siroter un café parfumé à l'orgeat, chipoter un nougat, l'écouter m'entretenir des systèmes de notation médiévaux, du traitement réservé à l'ophicléide dans tel concerto, d'un solo de basson dans tel autre, lui exposer en écho—punctus contra punctum, glissait-il à tout-va dans la conversation—les premières mesures d'un thème de William Thomas Strayhorn et le voir fermer les yeux d'un dépit controuvé ; Poor little sweet pea, écrivit à sa mort Duke Ellington, son compagnon de toujours, God bless Billy Strayhorn, the biggest human being who ever lived.

 

Béni soit Lazarus Jesurum et son nom ridicule. Béni soit le sang qui perle maintenant de ses oreilles. Bénie l'afféterie méticuleuse de sa langue et de sa mise. Bénie son aversion pour les poignées de main et les marques d'estime, les liens de parenté, les invitations, les premières, les strapontins, les chanteuses lyriques, les rêves, les cabinets de psychanalyse (en vérité, tous les cabinets où l'on ne se rend pas seul), les journaux intimes, les mouchoirs de papier, les pages cornées des livres, les portes laissées ouvertes, les fenêtres murées. Béni le sourire qu'il m'offre à point nommé. Béni soit le nom de Lazarus Jesurum, murmurai-je, gagné par un bonheur irrépressible, le sentiment d'une puissance désormais sans limite, et j'ajoutai, dans la pénombre du séjour, entre la glace vénitienne qui reflétait la nuit sans étoiles et la nuit sans étoiles qui reflétait sur rien: "Lève toi et marche."

 

Nous demeurions seuls, mon métronome et moi, celui dont la vie ne fut qu'un long préambule, un homme parvenu à ses fins, et l'instrument de son crime.

 

Note biographique

 

Yann Apperry, jeune auteur né en 1972, est romancier, librettiste, et dramaturge en France. En 2000, il a reçu le Prix Médicis (qui est donné à un jeune auteur pour un oeuvre qui fait évidence d'une nouvelle tonalité ou d'une nouvelle écriture) pour son roman Diabolus in Musica. Il a aussi été pensionnaire de la villa Médicis à Rome et a gagné le Prix Goncourt des lycéens en 2003 pour son roman Farrago.

 

La traductrice

 

Sarah Lane, née en 1976, fait son Masters en littérature comparée à l’université de Columbie-Brittanique. Ses études s'orientent sur la fiction contemporaine écrite par des immigrants au Canada. Elle écrit aussi de la poésie et de la fiction, et elle fait la traduction littéraire.

 

Les pensées de la traductrice

 

J'ai trouvé ce roman de Yann Apperry dans une librairie d'occasion sur la rue Commercial. Le titre Diabolus in Musica m'a intrigué, alors je l'ai acheté. Quand j'ai commencé un peu plus tard à étudier la traduction avec George McWhirter, j'ai choisi de traduire ce roman. Je savais que le texte était difficile, mais je me suis sentie prête au défi. Les longues phrases et les jeux de mots ont parfois prouvé encore plus difficiles à traduire que je ne les avais imaginés, mais j'espère avoir réussi à capturer la richesse et la musicalité de son texte. Dans une entrevue publiée sur Internet, Apperry explique qu'il a voulu “écrire l'histoire d'un personnage dont l'oreille aurait été aussi sensible que l'odorat du héros du ‘Parfum’ de [Patrick Suskin].” Evidemment il a réussi; sa prose coule comme de la musique sur la page. J'espère que cette version en anglais de son premier chapitre arrive à traduire l'élégance de son texte.

 

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